Ce qu’on tait, on le transmet
Nous avons tous une cave

Par Jiana Saad, Enseignante | Conférencière | Auteure | Formatrice agréée
Dans toute équipe, dans toute famille, il y a des moments où tout le monde ressent la même chose et où personne ne le dit. On appelle ça de la discrétion, parfois de la protection. J’ai appris très tôt que ça ne fonctionne pas comme ça.
Vous entrez dans une réunion de bonne humeur. Une heure plus tard, vous en ressortez tendu, sans trop savoir pourquoi. Rien de grave ne s’est produit. Personne ne vous a attaqué. Et pourtant, quelque chose s’est déposé en vous.
La cave
Ce mécanisme, je l’ai connu avant de savoir qu’il portait un nom. J’ai grandi au Liban pendant la guerre civile. On descendait dans la cave quand les bombardements commençaient. Personne n’exprimait ce qu’il ressentait. On se chamaillait pour des riens. On haussait le ton, on se bousculait pour une place.
Ce n’était pas de la méchanceté. C’était la peur qui sortait par la seule porte qu’on lui laissait.
On croit qu’on protège les autres en se taisant. En réalité, l’émotion passe quand même, sans les mots, et chacun la porte seul.
Un système en boucle ouverte
Daniel Goleman a décrit ce phénomène dans Primal Leadership. Nos émotions ne fonctionnent pas en vase clos. Contrairement à la digestion ou à la circulation sanguine, qui se régulent seules sans se soucier de ce qui se passe autour, notre système émotionnel a besoin des autres pour trouver son équilibre. Goleman parle d’un système en boucle ouverte.
Autrement dit : ce qui n’est pas dit se transmet quand même. On absorbe la pression d’un patron pressé, l’anxiété d’un collègue débordé, l’irritation d’un proche. Et on rentre chez soi avec des émotions qui, au départ, ne nous appartenaient pas.
Chaque milieu a sa cave
Une équipe où l’on sent que quelque chose ne va pas et où la réunion se termine comme si de rien n’était. Une famille où tout le monde perçoit la tension au souper et où personne ne la nomme. Un bureau où l’on demande « ça va? » et où l’on répond « ça va » par réflexe, même quand ça ne va pas.
Dans la cave, c’était la peur. Ailleurs, ça porte d’autres noms : le stress, l’anxiété, la frustration, la peur de décevoir. Le mécanisme, lui, ne change pas. Le silence ne fait pas disparaître la charge. Il la déplace. Et elle ressort en irritation, sur un ton sec, en réunion, qui dérape sur un détail insignifiant.
Nos équipes ont leurs caves. Nos familles aussi. Ce qui y circule a changé de nom. Pas de pièce.
Un exercice
Repérez un moment où quelque chose se ressent dans la pièce sans que personne ne le dise. Une réunion, un souper, un corridor. N’intervenez pas, observez seulement.
Vous serez surpris du nombre de fois où ça se produit.
Encore faut-il savoir mettre un nom sur ce qu’on ressent. C’est le sujet du prochain article.
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