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Un mariage bourgeois : union d’un De Beaujeu et d’une Tassé

durée 08h00
29 mars 2026
duréeTemps de lecture 8 minutes
Par
Centre d'Archives de Vaudreuil-Soulanges

Parmi les fonds d’archives conservés au Centre d’archives de Vaudreuil-Soulanges, mis en valeur et accessibles aux chercheurs se trouve un spicilège particulier. Des documents textuels, des photographies et des articles de journaux ont été colligés et bien collés sur les pages jaunies de l’album rempli à la fin du 19e siècle. Par qui ? L’auteur(e) du collage demeure inconnu(e), mais aurait assurément un lien de parenté avec la dernière famille seigneuriale de Soulanges et de Nouvelle-Longueuil, les De Beaujeu. Pourrions-nous miser sur Emma Tassé, la mariée mentionnée dans les pages ou sur la mère de la mariée? C’est plausible.

Ainsi la majorité des pages relatent un événement heureux, le mariage de Georges Quiqueran de Beaujeu et de Marie Eulalie Emma Tassé. Celui-ci a été célébré le 30 janvier 1894 à Montréal. Les diverses sources d’information mentionnent qu’autrefois, les unions avaient lieu à l’intérieur des mêmes classes sociales favorisant ainsi les alliances stratégiques afin de préserver fortune, titres et prestige social. Une femme provenant d’une famille bourgeoise s’assurait une position si elle épousait un bourgeois ou un aristocrate. Elle pouvait alors s’établir dans la société. Mais autant pour l’homme que la femme, ces unions permettaient également l’intégration dans un réseau d’alliances et de relations toujours utiles, même en affaires. Ce maillage contribuait à la cohésion des familles bien nanties qui formaient l’élite du pays. De là, la préservation de la richesse, du pouvoir et du prestige.

Georges Quiqueran de Beaujeu, aussi connu sous le nom de Georges-René-Monongahéla-Quiquerand Saveuse de Beaujeu ou encore Vicomte De Beaujeu, est né en 1866 à Coteau-du-Lac. Membre de la famille seigneuriale, ses père et mère sont Quiqueran, comte de Beaujeu (frère du dernier seigneur officiel) et Emma Pritchard. Habitué de naviguer parmi les bourgeois formant l’élite, il n’est pas surprenant qu’il se marie à Emma Tassé, née vers 1867. Celle-ci est la fille du sénateur Joseph Tassé et de Alexandrine-Victorine-Georgiana Lecourt. Elle est de bonne famille, bien éduquée, de religion catholique et lui permettra de côtoyer maints notables formant l’élite canadienne. Faire un bon mariage est important et assure la conservation du statut social dans la famille !  Une lettre envoyée par le seigneur, industriel, homme d'affaires et politicien Charles-Auguste-Maximilien Globensky, vieil ami de Joseph Tassé, illustre ce propos en mentionnant « L’alliance d’une Tassé (dont le père est sans peur et sans reproche) avec un De Beaujeu est cimenter l’union de la noblesse de race aux nobles sentiments de l’élévation et de la supériorité ».

Plusieurs couples ont donc peut-être contracté des mariages dit d’affaire ou de « transactions sociales » contrairement aux unions de cœur. Toutefois, d’autres sources relatent que l’attirance personnelle demeurait importante. Est-ce le cas ici ? Peut-être ! Les deux jeunes gens ont le même âge, ce qui n’est pas souvent le cas lorsque le mariage est un arrangement social. Les parents et la famille jouent un rôle central. Bien que la famille Tassé habite Montréal, Joseph, le père, avait peut-être développé des liens amicaux avec les gens de la région de Vaudreuil-Soulanges, ayant fait ses études classiques au Collège Bourget de Rigaud. Aussi, que ce soit un mariage arrangé ou de cœur, la jeune femme devait obtenir l’aval de ses parents avant de convoler. À la fin du 19e siècle, cette coutume diminue en importance. Quant à l’homme, il était beaucoup moins limité par cette contrainte et pouvait se permette de choisir à sa guise sans rencontrer trop de résistance. Mais il demeurait opportun de recevoir une bénédiction formelle des parents. Ainsi, la future mariée jouissait de l’appui familial dans le choix de son époux en devenir qui lui se sentait pleinement accepté.

L’un des documents du spicilège accompagnant ce texte nous permet de croire que Georges Quiqueran a fait l’exercice. En effet, il a fait parvenir à Joseph Tassé, le 2 août 1893 une lettre dans laquelle il lui demande une rencontre afin de lui faire part de ses intentions vis-à-vis mademoiselle Tassé. De ce fait, il dit que « ses intentions sont sérieuses et réfléchies » et qu’il ne veut pas s’engager sans le consentement des parents de sa bien-aimée. Il espère également qu’il sera perçu comme un parti digne de leur fille. La demande a probablement été acceptée, car la marche vers l’union s’est produite.

La période de fréquentation entre la demande et l’union officielle durait plusieurs mois. Ce temps permettait aux futurs époux d’apprendre à se connaître et de valider leur choix de compagnons. Un temps de réflexion donc ! Les amoureux avaient-ils céder à la voix du cœur contre celle de la raison ? Au cours de cette période de fréquentation, les rencontres du couple étaient habituellement supervisées par un membre de la famille, mais il arrivait qu’il se retrouve seul. Certains dangers tels que l’impulsion vers l’intimité pouvaient alors surgir, ce qui constituait un outrage aux enseignements religieux, risquant également soit la perte de l’opinion publique en faveur des futurs époux ou de concevoir un enfant hors mariage.

Le mariage du vicomte de Beaujeu et d’Emma tassé a eu lieu moins de cinq (5) mois après la demande, soit le 30 janvier 1894.  La plupart des mariages de cette époque avaient lieu en avant-midi ou en début d’après-midi. Une cérémonie tenue en soirée était mal vue ou réservée aux richissimes. Dans ce cas-ci, la célébration nuptiale s’est déroulée le mardi à 8 h 30 selon une source et à 9 h selon une seconde. Dans un cas ou l’autre, le moment du matin a été respecté. C’est Sa Grandeur Mgr l’Archevêque de Montréal (Édouard-Charles Fabre) assisté de M. le Chanoine Bruchési et de M. l’Abbé Marre, sulpicien qui a célébré l’union dans la chapelle privée de l’Archevêché.

Ce que l’on remarque est le fait que certains invités n’ont été conviés qu’à la noce qui a suivi la célébration. Ils étaient donc absents à la cérémonie religieuse. Le mariage a été célébré dans la chapelle de l’archevêché. Habituellement, les cérémonies nuptiales étaient officialisées dans l’église et non dans la chapelle. Alors pourquoi ce choix ? Les deux familles faisaient partie de la haute bourgeoisie. Leurs membres étaient bien connus et possédaient un prestige reconnu socialement. On peut supposer que l’honneur leur fut fait par les hauts dirigeants religieux d’unir la destinée des tourtereaux dans un lieu prestigieux, mais également à l’écart des curieux. C’est un réel privilège qu’ils ont reçu, surtout que leurs vœux de mariage ont été prononcés devant l’Archevêque lui-même et très bien secondé par celui qui deviendra archevêque par la suite, le chanoine Bruchési.

Malheureusement, aucune photo des mariés n’apparait dans le spicilège. Nous ne sommes donc pas en mesure de commenter leur tenue. Ce qui nous parvient est une description sommaire mentionnant que la mariée était vêtue de bengaline (matière tissée composée de soie et de coton, idéal pour les robes ajustées grâce à son effet gainant, très populaire vers la fin des années 1800) avec des passementeries en or et des perles. Il aurait été intéressant de voir la couleur de la robe. En effet, dans la deuxième moitié du 19e siècle, un changement s’est lentement effectué au niveau de la couleur dans les classes aisées sous l’influence de la reine Victoria. La nouvelle tendance allait au blanc ou blanc crème qui commençait à s’imposer chez la bourgeoisie symbolisant la pureté, la virginité et la richesse. Toutefois, il se peut que la mariée ait suivi les coutumes et les convenances en portant une robe sombre taillée dans des tissus onéreux.  

La noce, appelée le déjeuner dans les documents, a eu lieu à 11 h 00. Ce repas recherché de 40 couverts s’est tenu à la résidence des parents de la mariée à Montréal, rue Saint-Hubert. Un repas a été servi et le menu, image jointe, nous donne une idée des services et plats présentés. Selon ce qui est rapporté, l’ambiance était festive tout au long de ce repas. Les invités, étaient selon Benjamain Sulte aussi présent, de belle compagnie, tous des connaissances triées parmi la famille, les amis et les relations prestigieuses. Ce sont les parents de la mariée qui ont envoyé les invitations. Mentionnons, entre autres, la présence du Chevalier Drolet et son épouse, son Excellence Chamberlain, commissaire générale pour la Russie, le gouverneur général et la comtesse d’Aberdeen, Sir Alexander et Lady Lacoste, des juges, mais également maints rédacteurs et journalistes du journal La Minerve dont Ludger Duvernay. Car pour le père, Joseph Tassé, qui au lieu de pratiquer le droit à la suite de ses études, avait préféré une carrière en journalisme, en écriture et comme député, il était important que ses collègues soient présents. Plusieurs, surtout des hommes, ont fait des discours en hommage au couple lors du repas dont ceux du père de la mariée, des juges Mathieu, Gill et Loranger ainsi que du Lieutenant-gouverneur. À son tour, le marié âgé de 26 ans, qui apparemment n’était habituellement pas très éloquent, a brossé un tableau de son bonheur. Certains invités ne pouvant être présents, tels que les évêques de Valleyfield et de Saint-Hyacinthe, le directeur du Collège Bourget, ont fait parvenir des vœux de bonheur.

En plus des vœux de bonheur, les mariés ont reçu une panoplie de cadeaux, de beaux cadeaux selon Sulte. Certains avant le mariage, d’autres tout au long du déjeuner. La liste qui suit n’est qu’un aperçu des présents offerts : diadème en diamants par le Vicomte de Beaujeu (l’époux), de l’argent en chèques, une coutellerie complète en argent solide, des pendules en onyx ou en ébène, un vase en porcelaine, un porte-musique en chêne, une grande corbeille à fruits en porcelaine, des articles de toilette couverts de soie et peints à la main, une pièce de soie bengaline, un guéridon d’argent ciselé à trois étages, un miroir en bronze fin, un couteau et fourchette à poisson en or, un candélabre à cinq branches, un poème sur tissu de Benjamin Sulte, des bouteilles de parfum en or, un service à thé en porcelaine, un vase antique, un service en faïence et un encrier en argent ayant servi à signer le contrat de mariage. Un couple des plus gâtés !

Après ce repas de noce, qui aurait duré près de 300 minutes, le couple s’est préparé à partir. La tradition de la lune de miel après le mariage s’est développée lentement au cours du 19e siècle. Au départ, seuls les biens nantis ont suffisamment de temps et d'argent pour se permettre un voyage après le mariage. Or à la fin du siècle, cette pratique est répandue quasiment à travers toutes les classes de la société. Ces vacances permettent au couple nouvellement marié de se découvrir dans l’intimité. Les extraits de journaux relatent que Monsieur et Madame Georges Quiqueran De Beaujeu ont quitté vers New York et Boston le soir même, soit à 18 h. Avant de terminer, un dernier détail, la dame portait un costume de voyage vert agrémenté de fourrures et assorti d’un chapeau.

De retour au pays, le couple a débuté sa vie commune. Deux enfants sont nés de cette union. Madeleine Quiqueran de Beaujeu est née le 28 août 1894 à Québec, mais est décédée l’année suivante, le 24 septembre à Montréal. Son frère, Villemomble Georges René Quiqueran Saveuse De Beaujeu a vu le jour le 3 septembre 1896 à Montréal. Il fut le huitième seigneur de droit de Soulanges (1926-1942) et le septième seigneur de droit de Nouvelle-Longueuil (1926-1942).  Il est décédé célibataire et sans descendance le 25 juin 1942 à Montréal. Il était âgé de 45 ans. Le service religieux a eu lieu à l’église Saint-Jacques. La dépouille a par la suite été transportée vers Coteau-du-Lac, lieu de sépulture.

Quant au couple dont il est question dans ce texte, mentionnons que Georges René Monongahéla Quiqueran Saveuse de Beaujeu, septième seigneur de droit de Soulanges (1901-1926) et sixième seigneur de droit de Nouvelle-Longueuil (1901-1926), marié à Emma Tassé est décédé à Montréal en 1926 alors que nous n’avons aucune information sur le décès de sa dame. Ont-ils toujours habité à Montréal ? Ont-ils séjourné à Coteau-du-Lac ? Fort probablement, car le spicilège provient de ce lieu.

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