Portrait de Pierre Cholette (L'Enfant perdu et retrouvé) 1887.
La maison où Pierre Cholette, a été exposé en décembre 1907. (2005).
Lettre de Pierre Cholette du mois d’avril 1889.
Article de Robert-Lionel Séguin sur Pierre Cholette.
Marcel & son fils Pierre Cholette, tenant l’enseigne de L’Enfant perdu et retrouvé, enlevée du pignon de l'école que Pierre Cholette a peint vers 1907.
La Miverve, 20 juillet 1846, p. 2.
Couverture du livre de Serge Cholette.
Verso du livre de Serge Cholette.
Retour de Pierre Cholette.
Devant la maison où Pierre Cholette a été exposé en décembre 1907 : Julia, Ariana et Carol Sholette, Greg & Janet, Carmen & Marcel Cholette,14 juillet 2002.
Journal La Presse (1906-06-12).
Une entrevue avec Pierre Cholette – 12 juin 1905
Centre d'Archives de Vaudreuil-Soulanges
Au début de juin 1905, Pierre Cholette, peintre-décorateur de Saint-Polycarpe, est à Coteau-Landing (Les Coteaux) pour peinturer la maison d’Alexandre Méthot, commerçant, juge de paix, journaliste et représentant de La Presse à Coteau-Landing. Le 12 juin paraît à la une de La Presse un article sur le héros de « l’émouvante et véridique histoire de L’enfant perdu et retrouvé, ou Pierre Cholet », due à la plume de l’abbé Jean-Baptiste Proulx en 1887. Le journaliste rappelle que cet ouvrage est répandu par milliers d’exemplaires dans les campagnes et que les mères racontent, en tremblant, l’histoire de ces trois enfants enlevés et vendus à un capitaine de Saint-Malo par un colporteur.
Au début de l’entrevue, Pierre Cholette hésite à se confier, fatigué, dit-il, de raconter la même histoire pour la cent-millième fois. Il consent à faire une exception en faveur du lectorat de La Presse et à donner des détails inédits sur son éprouvante existence, lesquels détails ne concordent pas tous avec ceux du récit original de 1887.
Le journaliste affirme tout de go que Pierre Cholette fut le paria de cinq cents matelots féroces à bord d’un navire où il était réduit à la condition d’esclave. Le récit original est muet sur ces 500 matelots. Cholette est décrit comme un sexagénaire ne portant que peu de traces de son existence mouvementée. De taille moyenne – cinq pieds et sept pouces selon le récit de Proulx – c’est un vieillard sec, ridé, et solide comme un chêne ; les épreuves de la vie n’ayant laissé qu’une certaine mélancolie dans ses yeux. Le journaliste ne fait pas mention des traces de la flagellation subie par Cholette lors de sa désertion en 1870.
Sans qu’on sache vraiment si c’est le journaliste qui parle ou Pierre Cholette, il est raconté les détails de son enlèvement, comment il fut embarqué de force dans une voiture par un colporteur avec son frère, Toussaint, âgé de quatre ans, et son petit cousin, Pierre Doucet, qui en avait six, lui, Pierre Cholet qui allait atteindre bientôt ses cinq ans. On ajoute que Pierre Doucet se laissa mourir plutôt que de demeurer avec ses ravisseurs. On le trouva un matin, rigide dans son hamac, pendant la traversée de l’Atlantique.
Mais, Pierre Doucet est né le 15 juin 1840 et n’est pas le petit cousin de Pierre Cholette selon toutes les données généalogiques ; Toussaint Cholette est né le 2 novembre 1842. Comme Pierre Cholette est né le 28 septembre 1840, il affirme donc que son enlèvement a eu lieu en 1845, ce qui correspond à la date donnée dans l’ouvrage de Proulx. Il a été toutefois prouvé que la disparition des enfants est survenue le 7 juillet 1846. En juillet 1845, Toussaint a deux ans et huit mois et non pas quatre ans ; Pierre Doucet a eu cinq ans le 15 juin. En 1905, le héros Cholette colporte l’erreur de l’année 1845 comme celle de sa disparition. Sur le récit de la mort de Pierre Doucet, on remarquera une différence avec celui de Proulx qui ne mentionne rien sur les intentions du petit Doucet et sur sa rigidité dans son hamac.
L’article mentionne que la condition de matelot des frères Cholette était difficile puisqu’on les battait à coup de nerf de bœuf et qu’ils étaient traités comme des esclaves antiques, vendus comme de la marchandise humaine. Un passage, dont ne sait si c’est le journaliste qui parle ou Cholette, mentionne que les deux frères furent internés dans un vaisseau école à Saint-Malo, qu’ils ne pouvaient mettre les pieds dehors et ne pouvaient pas communiquer avec leurs condisciples. Pour avoir été inattentifs aux leçons de son professeur, Pierre Cholette, alias Louis Marin, dut entreprendre, à l’âge de dix ans, un voyage aux Indes. Quant à Proulx, il mentionne que les deux frères furent confiés aux soins du frère du capitaine Cottin décédé en mer en 1845 et habitaient devant les quais de Saint-Malo, un peu en dehors de la ville, où ils demeurèrent huit ou neuf ans. Ce lieu de résidence leur servait aussi d’école à laquelle ils étaient rejoints par les enfants des officiers de la compagnie Cottin. Cholette a 10 ans en 1850 et fréquente encore l’école ; il est donc impossible qu’il ait entrepris un voyage au long cours aux Indes à l’âge de 10 ans. Toussaint Cholette est même envoyé au collège pendant trois ans. Selon l’article, Pierre Cholette était obligé de laver le pont des navires avec une eau de lessive qui lui laissait les mains en sang. Le capitaine lui disait pour le consoler : Aimeras-tu l’école dorénavant ? Rien sur cette eau de lessive et sur cette apostrophe dans le récit de Proulx.
Selon l’article, les frères Cholette firent leur première communion vers l’âge de 20 ans pendant un voyage dans la baie des Chaleurs. Un prêtre qui demandait à Pierre Cholette s’il croyait en Dieu, se vit répondre : Qu’est-ce que Dieu ? Sur leur éducation religieuse, Méthot conclut : Voilà où s’était bornée l’éducation religieuse des deux frères, sous la direction du capitaine Cottin, de Saint Malo. Mais voilà, le récit de Proulx est parsemé des prières de Pierre Cholette qui invoque Dieu, prie continuellement la Sainte Vierge et s’en remet à la divine Providence. Selon ledit récit, vers l’âge de 20 ans en 1860, les frères Cholette parcourent le monde lors de voyages au long cours au Brésil, en Chine, en Jamaïque, etc. Ils ont fait leur première communion à bord d’un vaisseau vapeur alors qu’ils étaient encore écoliers à Saint-Malo entre 1845 et 1855.
L’article rend compte assez fidèlement du premier naufrage de Pierre Cholette près de Pictou en Nouvelle-Écosse, puis d’un deuxième dans le détroit de Belle-Isle, sur lequel l’abbé Proulx raconte qu’il ne resta que cinq survivants qui hivernèrent sur leur bateau immobilisé par les glaces. dont deux moururent en janvier 1870 ; le capitaine, Pierre Cholette et son frère furent rescapés en avril. Une lecture critique du récit de l’abbé rend impossible un naufrage dans le détroit de Belle-Isle à la lumière des données de navigation qu’il propose à partir de Québec.
Le journaliste poursuit avec la première tentative infructueuse pour déserter, suivie par une seconde, que les deux frères tentèrent dans l’île de Terre-Neuve et où Toussaint Cholet mourut et fut enterré par son frère, qui creusa la fosse avec ses mains. À cette phrase prononcée par le journaliste, les yeux de Pierre Cholet se mouillèrent de larmes quant au sort de son frère qu’il décrit comme étant blond, trapu, avec des cheveux bouclés. Il ne se passe pas un jour que je ne pense à lui. Selon le récit de Proulx, la deuxième évasion a lieu à Black Bay au Labrador et Toussaint Cholette est inhumé dans la mousse au nord de Rivière-au-Tonnerre en Minganie.
L’article mentionne que pendant les cinq premiers jours qui suivirent la mort de son frère, Pierre Cholette ne se nourrit que de mulots crus, ne sachant comment s’y prendre pour les faire cuire. Proulx raconte qu’il a prié sur lui pendant trois jours et qu’il mangeait des atacas et des racines pour se nourrir. Donc pas de mulots et pas d’allumettes. Le quatrième jour, il a entassé des pierres sur la tombe de son frère et s’est éloigné. Le cinquième jour, il a rencontré un métis-inuit au nord de Rivière-au-Tonnerre.
Pierre Cholette raconte avoir traversé de Terre-Neuve à Gaspé dans une barque qu’il prit à un pêcheur, puis qu’il se dirigea par la suite vers Québec et Montréal, à la recherche de ses parents, ayant entendu dire aux gens de l’équipage, lors de sa première traversée [en 1845], que les trois enfants étaient canadiens. Mais voilà, le récit de Proulx raconte plutôt qu’il vola une barque à Rivière-au-Tonnerre, s’arrêta dans l’île d’Anticosti avant de joindre Gaspé. Également chez Proulx, on apprend que ce sont des surveillants de son école à Saint-Malo qui lui apprirent qu’il était canadien. Cholette avoue qu’il était obsédé jour et nuit par l’idée de revoir ses parents. Il ignorait ce que c’était une vraie mère, ayant été élevé par des matelots. Il est vrai, selon Proulx, qu’il est demeuré chez le frère du capitaine Cottin, dont la femme était bien mauvaise.
L’article ne dit rien sur le long parcours de Pierre Cholette à la recherche de ses parents en Gaspésie, à Québec, Chambly, Montréal, Ottawa, Embrun, Cornwall, etc. Le journaliste Méthot ne disposait probablement que d’un espace limité de publication dans La Presse et ne put aborder tous les aspects de la vie du héros de Saint-Polycarpe.
Inédit ! Pierre Cholette raconte qu’il s’enrégimenta à Sherbrooke pour aller combattre les Féniens. Il est emprisonné pour avoir volé un peu de tabac à son capitaine. Dégouté par le service militaire, il s’enfuit vers Saint-Jean du Richelieu. Il y est reconnu comme incendiaire et brièvement détenu. Reconnu innocent, il est relaxé et on lui accorde même une indemnité de cinq dollars. Mais voilà, Cholette n’a pu combattre contre les Féniens parce que, selon le récit de 1887, il est matelot en France pour la compagnie maritime Cottin de 1854 à 1870. Il s’évade à Black Bay, au Labrador, en août 1870. Au mois de décembre 1870. Il est à Saint-Jean-sur-le-Richelieu, puis à Montréal et, peu après en janvier 1871, il est dans la région d’Ottawa. Tous les raids féniens au Canada ont lieu en juin 1866 (bataille de Pigeon Hill), en mai 1870 à Missisquoi (bataille de Eccles Hill) et en 1871 dans l’Ouest canadien. Le grand incendie de Saint-Jean a eu lieu en juin 1876.
D’après cette entrevue, Cholette retrouva ses père et mère après trente-sept ans de recherches. Trente-sept années après un enlèvement en 1845 donnent 1882 comme année des retrouvailles, ce qui contredit le récit de Proulx qui le fixe en 1881, tout comme un article du 1er septembre 1881 du Progrès de Valleyfield, article reproduit dans L’Électeur du 12 octobre 1881.
Pierre Cholette annonce qu’il n’a jamais été heureux. Il évoque alors la mort de sa fille Emilina et de sa femme, Anna Levac, toutes deux, dit-il, mortes dans ses bras, à quelques mois de distance, sa femme étant morte le jour de l’Ascension : Il y a quatorze ans. Mais n’a-t-il pas connu quelques années de bonheur chez les Sigouin d’Embrun et de Cornwall entre 1875 et 1881 et chez ses parents à partir de 1881 ? La fille de Pierre Cholet est décédée le 29 juillet 1887 et inhumée le 30 à Saint-Polycarpe, âgée de 15 mois. Son épouse est décédée à Montréal le jeudi 30 mai 1889, jour de l’Ascension. Elle est inhumée le samedi 1er juin à Saint-Polycarpe. Il y a 22 mois entre les deux décès et non pas quelques mois. Il y a seize ans entre 1889 et 1905, l’année de l’interview de Pierre Cholette. Il ne signe pas les actes de décès dans le registre de la paroisse de Saint-Polycarpe. Où était-il lors du décès et de l’inhumation de sa fille et de sa femme ?
Inédit ! Pierre Cholette raconte. Après la mort de son épouse, il reprend son existence aventureuse et travaille dans une briqueterie à Holyoke, Mass, ÉUA. Le patron fait faillite, il perd son emploi et n’est pas payé pour son labeur. Il demeure cinq jours sans manger et fait à pied le voyage entre Holyoke et Laprairie où il raconte avoir prononcé devant les élèves du collège une conférence sur ses aventures. Une lettre du 12 avril 1890 de Cholette à l’abbé Proulx nous apprend qu’il travaille à Saint-Alban au nord de Grondines. Le 1er janvier 1890, de Saint-Polycarpe, il envoie une lettre à Proulx pour lui souhaiter la bonne année. Il n’est pas inscrit au recensement canadien de 1891. Est-il aux ÉUA ? Que fait-il entre 1893 et 1905 ? Au recensement de 1901, un Pierre Cholette, charpentier, âgé de 60 ans, est recensé dans le comté de Glengarry en Ontario ; il donne le 1er janvier 1841 comme date de naissance au Québec. S’agit-il de lui ?
Méthot demande à Cholette s’il a retiré beaucoup d’argent de la vente de son livre. Pas un sou, dit-il, et ajoute que son impression lui a coûté 50 $ et qu’il s’est vendu à plusieurs milliers d’exemplaires. Un contrat notarié entre Cholette et l’abbé Proulx ainsi qu’une note de Proulx à l’Institut des Sourds-Muets, éditeur du livre en 1887, précisent que le coût pour produire les 208 plaques servant à l’impression du livre est de 0,60 ¢ la plaque, donc 124,80 $. Cette somme devait être entièrement payée par Cholette, mais les plaques et les droits d’auteur lui appartiennent. L’impression de 1 000 exemplaires coûte 48 $. Donc, des dépenses de 173 $ et des revenus anticipés de 250 $ pour 1 000 exemplaires vendus à 0,25 ¢ l’exemplaire. De ces 250 $, Cholette doit rembourser 173 $ aux Sourds-Muets. Il lui reste donc 77 $ de profit net s’il vend les exemplaires lui-même, mais seulement 27 $ s’il passe par un intermédiaire, auquel il accorde 0,05 ¢ l’exemplaire. L’impression de 4 000 exemplaires supplémentaires pourrait lui rapporter des revenus de 608 $. Il y a une version anglaise en 1888 chez le même éditeur, puis une publication en feuilleton en mars 1888 dans le journal Le Canada d’Ottawa. Il y a eu une seconde édition en 1891 chez les Sourds-Muets. La Librairie Beauchemin obtient les droits d’auteur en décembre 1892. Combien Cholette retire-t-il de ces autres publications et de la vente de ses droits ? Il est invraisemblable que Pierre Cholet n’ait retiré aucun sou de la vente du livre qui n’est plus le sien en 1893. Ses libations ont probablement fait fondre ses revenus littéraires. Dans une lettre à l’abbé Proulx du 9 mars 1889, Pierre Cholette écrit : Prié pour moi jai gran besoin de ce ten la jai pri la temperence et je voudrai la tenire… Je tais pa un ni vrone pour rainez les ru mais j’an prenez souvan mais ge pance que ces feni pour le presen. Une lettre de 1906, conservée au Centre d’archives de Vaudreuil-Soulanges, nous apprend que Pierre Cholette « tournait une brosse » après avoir racontée son histoire.
Le matelot au long cours conclut son entretien en affirmant qu’il recommencerait volontiers son existence pleine de revers de toutes sortes, mais qu’il serait plus aguerri pour faire face à l’adversité. Il se dit tanné de raconter son histoire. Il ajoute que l’on veut même publier un autre livre sur sa vie, mais non pas sans sa permission, précise-t-il. Il n’y aura pas de nouvelle biographie de son vivant, celle de l’abbé Proulx demeurant encore la plus connue, après deux autres publiées en 2007, en français et en anglais, par Serge Cholette et par Janet R. Koenig.
Conclusion
Le journaliste Alexandre Méthot n’est pas très curieux et ne semble pas avoir lu l’ouvrage de l’abbé Proulx avec attention. Il aura même mal interprété les passages qu’il a pu compulser avant son entrevue. Il a laissé Pierre Cholette s’exprimer à plusieurs occasions, ce qui permet de confirmer certains aspects de sa vie telle qu’elle fut racontée par Proulx en 1887. Le peintre-décorateur Cholette s’emmêle cependant les pinceaux en fournissant des détails contestables qui jettent un doute sur ses déclarations lors de son entrevue du 12 juin 1905 et qui, notamment, contredisent les confidences écrites et orales qu’il a faites en 1886-1887 au seul auteur de sa biographie qui l’a connu personnellement.
Auteur : Jean-Luc Brazeau, bénévole
Sources :
Proulx 1886 : https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2023036?docref=cIkLfq9qRVEggsAdnnPXSA&docsearchtext=Pierre%20Cholet
Article du CAVS : https://www.archivesvs.org/histo/cholet-1.html
L’Électeur : https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2513411
La Presse : https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3241270
CAVS : Fonds Quesnel sur les Cholette, Fonds Serge Cholette