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8 août 2020 - 10:06 | Mis à jour : 15:07

Des habitations modernes pourraient être construites sur son site

Le sort de la maison de l'Abbé Lionel-Groulx demeure incertain

Jessica Brisson

Par Jessica Brisson, Journaliste

Bien qu’il soit cité patrimonial par la Ville de Vaudreuil-Dorion depuis 2005, le site de la maison natale de Lionel-Groulx, sur le chemin des Chenaux, pourrait, sans l’intervention de Québec, être subdivisé en trois lots permettant ainsi la construction résidentielle. 

En effet, la Ville de Vaudreuil-Dorion aurait visiblement accepté le projet du propriétaire actuel du site. Ce dernier souhaite y construire deux maisons collées à la résidence ancestrale. Le terrain pourrait, par conséquent, être divisé en trois lots d’une cinquantaine de pieds de large tout au plus. 

« Un premier projet de lotissement a été déposé pour analyse au CCU du 14 février 2017 et refusé par résolution du conseil puisque ce dernier ne rencontrait pas la largeur prescrite au règlement de lotissement. Une nouvelle proposition a donc été déposée à la fin 2019 rencontrant les éléments soulevés lors du premier refus, notamment des lots conformes en termes de dimensions prescrites au Règlement de lotissement no 1277, soit une largeur en front du chemin des Chenaux d’au moins 18 mètres, et des entrées distinctes pour chacun des terrains. En vertu paragraphe 2 du premier alinéa de l’article 141 de la Loi sur le patrimoine culturel, avant d’imposer des conditions ou de refuser un projet, le conseil municipal prend l’avis du conseil local du patrimoine qui en l’occurrence est le comité consultatif d’urbanisme. De ce cas présent, le conseil du patrimoine local a donné un avis favorable et la décision a été entérinée par le Conseil municipal », explique Marie Claude Gauthier, directrice du Service de l'aménagement du territoire à la Ville de Vaudreuil-Dorion.

« Bien qu’il s’agisse d’un bien patrimonial cité par la Ville, cette propriété est de tenure privée et laissée à l’abandon depuis quelques années. D’ailleurs, la Ville a reçu au fil des ans plusieurs plaintes des résidents du secteur concernant le caractère vétuste des lieux », ajoute Mme Gauthier.

Selon la citation de la Ville et du répertoire du patrimoine du Québec, le site est cité patrimonial et la protection s'applique à l'enveloppe extérieure des constructions et au terrain. Or, la Ville aurait tout de même autorisé la subdivision du terrain, mettant en péril le cachet et l’histoire des lieux, mais également une trentaine d’arbres matures dont un mélèze centenaire.

« Lorsqu’il s’agit d’un site patrimonial, il doit être compris dans une zone identifiée à son plan d’urbanisme comme zone à protéger. Le bien patrimonial identifié est le site dans son ensemble, mais les éléments à préserver sont ceux stipulés dans le règlement de citation, soit la restauration selon l’architecture et les matériaux d’origine », indique la directrice du Service de l'aménagement du territoire. Ainsi selon la Ville, seul le bâtiment principal, donc la maison, serait protégé. 

« Avant de décider d’une demande d’autorisation de subdivision, le conseil prend l’avis du conseil local du patrimoine. La première fois que le dossier a été présenté en 2017, il a été refusé, en respect à l’avis du CCU, sous les principes que l’allée d’accès où se situait la maison existante allait se retrouver partagée avec un autre lot (avec servitude), et aussi que les lots proposés n’avaient pas des formes régulières, telles que celles du lot d’origine et des lots proposés en 2019. Le CCU a repris certains objectifs et critères de PIIA applicables dans le secteur pour renforcer son avis », indique la directrice du Service de l'aménagement du territoire à la Ville de Vaudreuil-Dorion.

Des voix s’élèvent

Une vingtaine de signataires, dont Philip Lapalme, président de la Société de sauvegarde de la mémoire de Félix Leclerc à Vaudreuil-Dorion et administrateur de la Société nationale des Québécois du Suroît et l’ancien propriétaire de la résidence, Jean Hénault, ont cosigné une lettre adressée à la ministre de la Culture et responsable de la préservation du patrimoine, Nathalie Roy, lui demandant d’intervenir dans le dossier. 

Les signataires de la lettre écrite par la Fondation Lionel-Groulx, réclament l’intervention rapide de Québec pour que le site de la Maison-du-Chanoine-Lionel-Groulx soit non seulement cité, mais plutôt, classé patrimonial. « En ce moment, Québec n’a pas beaucoup de pouvoir puisque le site est cité par la Ville et non classé par le gouvernement. C’est pour cette raison que nous demandons à la ministre Roy d’intervenir rapidement. Dieu sait que nous avons besoin de nous approprier notre patrimoine bâti dans Vaudreuil-Soulanges, mais également au Québec », indique Philip Lapalme. 

« La ministre Roy pourrait peut-être mettre un moratoire sur le projet. C’est du moins ce que l’on souhaite », ajoute Jean Hénault, ancien propriétaire de la demeure de l’homme de lettres. 

« Le temps presse puisque la subdivision acceptée par la ville n’a pas encore reçu l’approbation de votre ministère. Voilà pourquoi nous vous demandons de surseoir à cette décision et du même souffle, de rapatrier la responsabilité de la préservation du site du patrimoine de la Maison-du-Chanoine-Lionel-Groulx au ministère de la Culture et des Communications en modifiant le statut du site pour qu’il soit désormais classé patrimonial, plutôt que cité », indique la lettre rédigée par la Fondation Lionel-Groulx. 

Le président de la Société de sauvegarde de la mémoire de Félix Leclerc à Vaudreuil-Dorion, Philip Lapalme, déplore que rien ne soit fait pour préserver la mémoire de Lionel-Groulx dans Vaudreuil-Dorion. « Malheureusement, je ne crois pas que ce soit dans les discussions de vouloir préserver sa mémoire », souligne-t-il. 

« Malheureusement, c’est maintenant qu’on se réveille. La Ville de Vaudreuil-Dorion n’a jamais demandé l’avis de la population. Est-ce qu’un comité du patrimoine s’est penché sur la question? J’en doute fort. Quand on dit qu’un urbaniste de la ville approuve un tel projet sans être allé sur le terrain, c’est abominable », indique M. Henault.

Messieurs Lapalme et Henault sont unanimes. « Construire des maisons neuves, c’est littéralement un saccage de la nature et de notre histoire. »

Une maison laissée à elle-même

En 2006, M. Henault a alerté la Ville de la situation. « Celui à qui j’ai vendu a organisé un encan public pour vendre les meubles et autres biens de la maison. Plusieurs des articles mis en vente dataient de l’époque de la construction de la maison. Quand j’ai vu cela, j’ai alerté la Ville leur demandant d’intervenir. Même monsieur Paul-Gérin-Lajoie a écrit au maire pour lui demander de faire quelque chose. La Ville l’a rassuré en lui disant que la maison était protégée. »

Grâce à M. Henault, Néomédia a été en mesure de mettre la main sur la lettre rédigée par M. Gérin-Lajoie et adressée à la ville. 

Quelle ne fut pas ma surprise, le 7 juin dernier, de lire dans le journal Le Devoir que les biens de la maison natale de Lionel Groulx, construite en 1872, ont été dispersés lors d’un encan. La surprise fit place à la déception lorsque j’y ai lu que des promoteurs auraient peut-être comme projet de transformer ce site protégé pour y construire des condominiums. Heureusement, la Ville a démenti cette rumeur, et je m’en réjouis.

Ce site patrimonial, lieu qui a vu grandir Lionel Groulx, tient une place importante dans l’histoire culturelle du Québec et, plus particulièrement, dans celle de la ville de Vaudreuil-Dorion.

C’est pourquoi, dans l’intérêt de nos générations futures, j’implore la ville de faire tout en son pouvoir afin de protéger ce site patrimonial, non seulement la maison bâtie en 1872, mais aussi ses annexes et dépendances de ferme, et de n’autoriser aucune modification ayant comme objectif d’altérer ce joyau patrimonial protégé.

La Ville s’est-elle fait flouer?

« Est-ce que la Ville s’est fait passer un sapin? » se demande Jean Henault. Ce dernier a été propriétaire de la maison du chanoine Lionel-Groulx pendant plus de cinq ans. Pendant ces années, il a restauré, à ses frais, sans aucune aide financière la résidence. À la suite d’une séparation, il a dû mettre en vente la demeure. « L’acheteur a fait faillite et disparu pendant cinq ans laissant la maison à l’abandon. La Banque Royale a finalement saisi la maison. J’ai fait de nombreuses plaintes à la Ville pour qu’ils viennent au moins entretenir le terrain. Finalement, c’est moi qui ai payé pour faire tondre la pelouse », ajoute M. Henault. 

La maison et son terrain ont finalement été vendus pour la somme de 400 000$ à un particulier. « C’est un homme de Montréal et son cousin qui ont acheté le lot. Ils ont voulu faire un coup d’argent en subdivisant le terrain en trois lots et revendant le tout », indique M. Henault. Selon lui, l’intention des actuels propriétaires est de vendre un des lots pour la somme de 450 000$ et de vendre la maison au prix qu’ils ont payé, soit 400 000$. « Je spécule, mais le troisième lot pourrait très bien être vendu aussi. »

Des subventions inutilisées

Bien que diverses subventions aient été mises à la disposition des propriétaires et de la Ville, celles-ci sont demeurées inutilisées. « Un règlement municipal a été adopté et non utilisé afin d’offrir une subvention de (2000$) par année pour des travaux de rénovation sur la maison de l’Abbé. Le nouveau propriétaire pourra donc faire une demande à cet effet. Il y aurait aussi la possibilité d’obtenir une subvention au niveau provincial », indique Mme Gauthier.

En effet, une subvention allant jusqu’à 20% des frais engagés est disponible pour les propriétaires d’un bien patrimonial. « Je sais que l’ancien propriétaire a demandé une réduction de ses taxes à la Ville. Il ne demandait pas grand-chose et pourtant, ça lui a été refusé », ajoute Jean Henault.

« Actuellement, nous n’avons aucun projet de restauration de soumis, mais les nouveaux propriétaires ont manifesté l’intention de redonner vie à ce bâtiment. Nous pourrons alors nous assurer de la conservation de son caractère d’origine. Pour ce qui est de la possibilité de construction sur les terrains subdivisés, la Ville a des objectifs et critères de plan d’implantation et d’intégration architectural (PIIA) applicables pour ce secteur et qui prennent en considération l’implantation et le style architectural des nouveaux bâtiments. Tous dossiers devront être soumis au CCU pour analyse et recommandation et entérinés par le Conseil de Ville », ajoute Marie Claude Gauthier.

Une pétition a été lancée par la Fondation Lionel-Groulx demandant l’intervention rapide de la ministre Nathalie Roy. « On s’attend à recueillir 5000 signatures. Il faut que le site soit protégé», conclut M. Henault.

Lionel-Groulx

Prêtre, enseignant, homme de lettres et historien, Lionel Groulx a vu le jour dans la paroisse Saint-Michel à Vaudreuil, en 1878. Il naît dans la maison de son père, Léon Groulx, construite en 1872 sur le rang des Chenaux.  

Personnage complexe et controversé, il est vu, par certains, comme un précurseur de la Révolution tranquille, une figure marquante du nationalisme canadien-français et l’un des plus grands historiens du Québec. 

Il a vécu toute son enfance dans la maison du chemin des Chenaux et y a témoigné durant toute sa vie, notamment à travers son œuvre littéraire, son attachement profond.

Le site patrimonial de la Maison-du-Chanoine-Lionel-Groulx comprend la maison construite en 1872 et qui a vu naître le chanoine. Quelques bâtiments de ferme occupent également le terrain.

Selon le site Internet de la Ville de Vaudreuil-Dorion, « le site du patrimoine de la Maison-du-Chanoine-Lionel-Groulx présente aussi un intérêt patrimonial pour sa valeur historique reposant sur son implantation. La localisation de la propriété en bordure de la voie publique ainsi que la forme de sa parcelle, perpendiculaire au plan d'eau, évoquent le système de division traditionnel des terres en rangs…Le site du patrimoine de la Maison-du-Chanoine-Lionel-Groulx présente également un intérêt patrimonial pour sa valeur architecturale. La résidence est un exemple des maisons de type « boomtown » et de leur évolution. Ces habitations sont plutôt dépouillées et associées aux classes modestes. »

 

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