Centre d'Archives de Vaudreuil-Soulanges
Histoire du Grand Trunk Railway Brigade
Par Centre d'Archives de Vaudreuil-Soulanges
Certains sujets de l’histoire tendent à s’effacer avec le temps faute de sources permettant d’en documenter l’existence. L’histoire du Grand Trunk Railway Brigade en est un exemple éloquent : elle demeure méconnue encore aujourd’hui, notamment en raison de la rareté des documents qui en témoignent. Le Centre d’archives conserve toutefois une source majeure concernant ce bataillon, soit un fonds regroupant plusieurs dizaines de photographies des volontaires ayant servi au sein de cette brigade. Les documents historiques disponibles étant particulièrement limités, nous avons retracé les principales sources conservées afin de proposer, dans cet article, un résumé de l’histoire de cette unité singulière, première formation canadienne à combiner les fonctions ferroviaires et militaires.
En 1866, une nouvelle menace se manifeste. Des nationalistes Irlandais établis aux États-Unis d’Amérique forment une organisation armée – Les Féniens- dont l’objectif est d’exercer une pression sur l’Empire britannique en Amérique du Nord pour influencer la situation politique de l’Irlande. Les Féniens se structurent, s’arment et préparent une série de raids armés contre le territoire alors désigné comme le Canada. Face à ce risque, les autorités entreprennent d’organiser rapidement des milices afin d’assurer la défense du pays.
1 an plus tôt, le Canada avait amorcé une vaste campagne de recrutement et d’armement, annonçant la possibilité d’une conscription des milices. Le 30 décembre 1864, Charles John Brydges, directeur du Grand Trunk Railway, informe John A. Macdonald, alors ministre des Milices, que la conscription des employés du chemin de fer compromettrait gravement l’exploitation ferroviaire. Il insiste sur l’importance stratégique du réseau, soulignant qu’en situation de crise nationale, son maintien serait aussi essentiel que la présence de troupes sur le terrain. Cette mise en garde reçoit toute l’attention de Macdonald.
Brydges propose alors la formation d’une unité spéciale regroupant les employés du chemin de fer. Cette milice, formée au sein même de la compagnie, permettrait d’assurer simultanément les responsabilités militaires et la continuité des opérations ferroviaires, incluant la protection des infrastructures essentielles. Il recommande ainsi la formation d’un régiment ou d’un bataillon dédié.
Macdonald, habilité à créer de nouvelles milices, accepte la proposition. Le projet de mise sur pied d’une unité originale est lancé.
Le 24 mars 1866, Brydges informe le Colonel P.L MacDougall, adjudant-général, que les employés appuient fortement l’idée d’un corps de fusiliers. MacDougall répond que, bien que le gouvernement n’y serait probablement pas opposé, il privilégierait la création d’une garnison d’artillerie. Cette option offrirait un double entraînement — infanterie et artillerie — et permettrait aux membres de manier les armes lourdes alors en production.
Le 20 avril, Macdonald soumet au Conseil un mémorandum recommandant l’organisation des employés de chemin de fer en corps spécial volontaire d’ingénieurs et d’artilleurs, comportant également un nombre limité de tirailleurs et d’infanterie. Il précise que, comme formation de service civil, ce corps ne serait mobilisé hors du réseau ferroviaire qu’en cas d’urgence, à la décision du commandant en chef.
Les recommandations sont approuvées le 23 avril. Le 27 avril 1866, par ordre général de milice, le régiment est officiellement créé. Les employés du Grand Tronc s’y enrôlent en grand nombre. L’unité, distincte des districts militaires habituels, est structurée en cinq bataillons, dont deux d’artillerie de garnison et trois de fusiliers.
Le 11 mai suivant, le Lieutenant-Colonel Brydges est nommé commandant. La formation est d’abord désignée Grand Trunk Railway Regiment avant de devenir, le 22 février 1867, la Grand Trunk Railway Brigade. Le badge officiel conserve toutefois la mention regiment.
La brigade se compose alors des cinq bataillons suivants (deux de garnisons d’artillerie et trois de tirailleurs) :
- 1er Bataillon, garnison d’artillerie : 7 batteries basées à Montréal, dont une d’ingénieurs.
- 2e Bataillon, tirailleurs : 6 compagnies (3x Montréal, 1x Richmond, 1x Sherbrooke, 1x Pointe-Lévis).
- 3e Bataillon, tirailleurs : 9 compagnies (3x Montréal, 2x Brockville, 2x Belleville ,1x Kingston, 1x Port Hope).
- 4e Bataillon, garnison d’artillerie : 6 batteries à Toronto sous le commandement du Lieutenant-Colonel Spicer.
- 5e Bataillon, tirailleurs : 7 compagnies (3x Brantford, 2x Sarnia, 1x Stratford, 1x St-Mary’s).
Le quartier général est établi à Montréal. Le 6 juillet 1866, un ordre général de milice retire la brigade de tout district militaire existant et la place directement sous l’autorité du Département de milice. Elle est assujettie à l’Acte sur la milice et aux réglementations gouvernementales, recevant les mêmes uniformes que les unités régulières.
Avec l’intensification de la menace fénienne en 1866, la brigade est mobilisée pour assurer la protection de ponts, stations, terminaux, magasins et maisons rondes à Sarnia, Pointe Edward, Goderich, Dunnville, Brantford, Ridgeway, Port Colborne, Fort Erie, Toronto, Port Hope, Belleville, Kingston, Brockville, Mallorytown, Sainte-Anne, Vaudreuil, Saint-Lambert, Montréal, Pointe Saint-Charles et au pont Victoria.
En 1870, lors d’une nouvelle série de raids féniens, la brigade est de nouveau mobilisée et déployée sur plusieurs sites stratégiques, notamment Fort Érié, Port Colborne, Ridgeway, Sarnia, Brantford, Toronto, Port Hope, Kingston, Brockville, Prescott, Cornwall, Vaudreuil, Sainte-Anne, Lachine, Saint-Lambert, Montréal, Pointe-Saint-Charles et le pont Victoria.
Plusieurs membres reçoivent la médaille de service général du Canada. Après la fin des troubles, l’avenir de la brigade fait toutefois l’objet de discussions. Malgré tout, les hommes continuent à s’enrôler, les exercices militaires continuent et on tient à garder la brigade en fonction. En 1873, l’inspection menée par le Lieutenant-Colonel Pennyman W. Worsley le prouve. L’ensemble de ses remarques soulignent une excellence somme toute généralisée des bataillons et des compagnies. Leurs marches sont bien faites, leurs entraînements sont bien soutenus, le maniement du Snider Rifle est efficace et les officiers sont généralement énergiques, capables et compétents. Il indique également que la majorité des arsenaux de la brigade sont en excellent ordre.
Le 2 juin 1874, un ordre général de milice annonce que plusieurs unités de la brigade seront retirées de la liste de paies d’ici la fin de l’année 1874-1875, en raison d’un budget insuffisant. Worsley, devenu commandant après le départ du lieutenant-colonel Brydges le 26 juin 1874, demande des explications. Le Colonel Walker Powell, adjudant général précise que les priorités budgétaires favorisent les bataillons de comtés.
Le 31 août 1874, Worsley décide donc de dissoudre la Grand Trunk Railway Brigade. Cette décision n’est officiellement entérinée que le 17 juin 1884. Ainsi prends fin cette formation expérimentale, unique dans l’histoire militaire canadienne, qui a intégré les fonctions ferroviaires à la défense nationale — un modèle qui ne réapparaîtra qu’à l’époque de la Première Guerre mondiale.
