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Verchères se mobilise pour tenter de sauver sa dernière chalouperie

durée 04h30
20 janvier 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

4 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

VERCHÈRES, QUÉBEC — Une mobilisation s’amorce à Verchères afin de sauver la dernière chalouperie de la municipalité montérégienne, qui en a déjà abrité 17 au milieu du siècle dernier, sommet de la production de ce qui est toujours connu sous le nom de chaloupes verchères.

Le bâtiment de 1928, construit en vitesse pour reprendre la production après que le bâtiment original datant 1871 eut été emporté dans une inondation par embâcle, arrive en fin de vie et sa remise en état nécessiterait des investissements massifs que le propriétaire et dernier fabricant de ce type d’embarcation, Charles-Émile Goyette, ne peut assumer.

Lundi, M. Goyette et deux personnes œuvrant avec lui pour la protection de la chalouperie, des représentants de trois organismes du domaine patrimonial et le Service sécurité incendie (SSI) de l’endroit étaient réunis à l’invitation de la nouvelle mairesse de Verchères, Katherine L’Heureux, elle-même accompagnée de membres de son administration.

Assouplissements

«Qu'est-ce qui fait la renommée de Verchères? Quand on parle de Verchères à l'extérieur, les gens pensent aux chaloupes et à Madeleine (de Verchères). On veut garder ce pour quoi les gens s'identifient à Verchères. Il y a des dossiers comme ça qui sont importants», a déclaré la mairesse L’Heureux à La Presse Canadienne à l’issue de la rencontre.

Cette réunion a d’abord permis d’apprendre que le SSI était en mesure d’offrir une certaine souplesse en se basant sur le code du bâtiment touchant les bâtiments construits avant 1976, plutôt que celui de 2015, beaucoup plus exigeant et qui imposait des normes difficilement applicables pour un tel bâtiment. Il sera donc possible d’appliquer ce qui est désigné comme «mesures différentes» beaucoup moins contraignantes touchant notamment les issues de secours et l’Installation de mousse de plastique et de détecteurs de fumée au grenier.

Une structure en mal de rénovation

Cependant, le véritable problème reste la structure vieillissante. Une inspection en ingénierie réalisée en 2022 indiquait qu’une réfection de la fondation devait être réalisée dans les six mois pour des raisons de sécurité. On parle ici d’investissements qui se calculent en millions de dollars dont ne disposent ni Charles-Émile Goyette ni la municipalité.

Michael Jacques, directeur général de l’organisme Maisons anciennes du Québec, a cependant précisé que des ingénieurs spécialisés en construction patrimoniale avaient exprimé des réserves face à la sévérité du rapport de 2022. Il a ainsi été déterminé qu’une autre inspection par des spécialistes du patrimoine permettrait probablement de déterminer que l’édifice était en assez bon état pour dégager une marge de manœuvre de quelques années afin d’élaborer un plan pour le sauver.

Katherine L’Heureux y voit une chance d’éviter le pire – une démolition pour des raisons de sécurité – à court terme. «C'est mon espoir que ça nous donne un quatre ou cinq pour donner le temps de s'organiser, de placer nos pions pour pouvoir progresser. Il faut se donner le temps d'avoir une vision pour la bâtisse pour pouvoir instaurer les étapes de reprise en main du dossier.»

Un bâtiment «exceptionnel»

«Ce bâtiment-là est exceptionnel, affirme Michael Jacques. Il est très grand, il est bien positionné sur le bord de l'eau. Il mélange un peu les styles Boomtown avec un toit second empire, donc il sort vraiment de l'ordinaire. À l'intérieur, il y a des inscriptions de gens du village qui venaient fêter là, qui venaient en visite, qui venaient chercher leur chaloupe et qui laissaient leur marque un peu partout. Ça a déjà été une sorte de centre communautaire pour le village où les gens se réunissaient là pour faire des fêtes. Donc, c'est un témoin de différents types de patrimoine.»

En entrevue, Michael Jacques en a profité pour dénoncer les changements apportés à la Loi sur le patrimoine culturel et la Loi sur l'aménagement et l'urbanisme au début des années 2020. «L'intention était bonne, mais le fait de mettre la responsabilité du patrimoine bâti sur les épaules des villes, ce n'était pas une bonne idée parce que les villes n'ont pas la fiscalité pour s'occuper de tout le patrimoine du Québec. Donc ça devrait être une responsabilité partagée.»

Katherine L’Heureux confirme que «la municipalité ne prendra pas le fardeau au complet sur ses épaules, donc on veut être un partenaire dans la situation. Si chaque personne fait son bout de chemin, j'ai bon espoir qu'on arrive à quelque chose à long terme.» Elle a donc convenu de s’adresser à la MRC, qui dispose de budgets très modestes en matière de patrimoine, mais surtout au ministère de la Culture et des Communications et à son titulaire, Mathieu Lacombe.

«L'objectif, c'est de supporter le citoyen dans son fardeau, dans ce qu'il a à gérer, donc d'aller cogner aux portes qui sont possibles d'avoir une réponse pour nous. En tant que municipalité, on a un poids peut-être plus élevé que le citoyen tout seul, donc c'est d’utiliser notre influence pour aider le citoyen.»

Un artiste

Charles-Émile Goyette, un artiste du bois et dernier membre du patrimoine vivant des chaloupes de Verchères, est épuisé après plusieurs années à vivre sous l’épée de Damoclès d’une fermeture obligée pour des raisons de sécurité qu’il n’a pas les moyens de régler. «J'aimerais ça rester là, mais je ne peux pas supporter ça tout seul. Je ne peux plus, mais j'aime mon emplacement.»

À la rigueur, il serait prêt à déménager son atelier dans un hangar situé sur son terrain derrière la chalouperie, qui pourrait facilement être mis aux normes. «Ça serait ma solution. Je ne veux pas que ça soit trop à court terme. Je n'ai pas le goût d'investir encore une fois dans le vide. Moyen, long terme, j'aimerais bien ça. Et puis cet emplacement-là évidemment, plus compact, je pourrais le mettre plus aux normes, électricité, portes de sortie et tout. C'est plus simple comme bâtiment.»

Cependant, un tel déménagement signerait probablement l’arrêt de mort du bâtiment patrimonial, mais permettrait de sauvegarder le patrimoine vivant. «J'aime ce que je fais, mais j'ai l'impression que je n'ai pas un bon métier. Je suis trop manuel. Je suis un artiste», dit-il avec l’amertume d’un homme qui se bat seul depuis trop longtemps.

Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne

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