Une opposition aux centres de données voit le jour partout au Canada

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Par La Presse Canadienne, 2026
OTTAWA — Partout au Canada, des projets sont en cours en vue d’un essor massif de la construction des nouveaux centres de données gigantesques nécessaires aux technologies d’intelligence artificielle.
Mais l’opposition se renforce également, les habitants s’inquiétant de l’impact de ces installations sur la collectivité et les centres de données eux-mêmes devenant un symbole des inquiétudes qui entourent l’IA.
«Un centre de données dédié à l’IA est en quelque sorte l’avatar physique de l’IA. Il s’agit donc d’un espace physique, fait de béton et d’acier, dédié à une technologie dont les Canadiens craignent de plus en plus qu’elle n’ait un impact vraiment perturbateur sur leur vie», a indiqué David Coletto, PDG d’Abacus Data.
«Les préoccupations locales sont liées aux ressources que ces centres de données consomment. On parle d’électricité, d’eau et de bruit», a-t-il mentionné.
La question des centres de données s’immisce progressivement dans le débat politique, à l'échelle locale jusqu'à l'échelle fédérale.
Les opposants aux projets d’implantation ont fait entendre leur voix, de Vancouver à Olds, en Alberta, en passant par Hamilton.
Les habitants d’Olds se mobilisent contre un projet de campus composé de dix bâtiments et doté d’une capacité totale de production d’électricité au gaz de 1,4 gigawatt.
En juin, des opposants ont organisé une manifestation à Vancouver contre l’ouverture de centres de données dédiés à l’IA.
À Hamilton, un projet visant à implanter un campus de centres de données sur le front de mer a suscité une vive opposition.
Et ce ne sont là que quelques-unes des collectivités en première ligne face aux efforts visant à accroître considérablement la capacité des centres de données dans ce pays.
Une forte capacité au Canada
Un document gouvernemental rédigé l’année dernière à l’intention d’Evan Solomon, ministre fédéral chargé de l’intelligence artificielle, indique que le Canada dispose actuellement d’une capacité d’environ 337 mégawatts pour ses centres de données dédiés à l’IA.
Des projets représentant plus de 20 gigawatts supplémentaires — soit 20 000 mégawatts — sont «en cours de planification ou de développement».
Des porte-parole du gouvernement insistent sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une projection de la capacité que le Canada prévoit de construire et que la capacité totale sera bien inférieure.
Une étude récente menée par des chercheurs de l’Université York a avancé des chiffres légèrement supérieurs.
Elle indique qu’en juin 2026, le Canada comptait 194 installations en service d’une capacité combinée de 1,6 GW, ainsi que 213 projets supplémentaires d’une capacité de 22,2 GW en phase de planification.
La grande majorité de ces projets prévus doit être construite en Alberta. L’étude souligne que, bien que la province ne dispose actuellement que de 3,3 % de la capacité en service au Canada, elle représente pas moins de 92 % de la capacité prévue.
Lyndsey Rolheiser, économiste urbaine et professeure adjointe à la Schulich School of Business de l’Université York, est coauteure de cette étude.
Elle explique que l’Alberta est à la pointe des nouveaux projets de construction, car elle offre aux centres de données les abondantes sources d’énergie dont ils ont besoin.
Les centres de données ne sont pas une nouveauté, mais les types d’installations actuellement prévus diffèrent de ce à quoi les Canadiens sont habitués, précise Mme Rolheiser.
Les nouveaux centres de données à grande échelle, qui seront principalement utilisés pour l’IA, sont bien plus vastes que leurs prédécesseurs et ont tendance à être implantés en zone rurale.
Anne Pasek, professeure associée et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en médias, culture et environnement à l’Université de Trent, souligne que l’ampleur des projets s’étant accrue, l’attention des médias et la surveillance publique qu’ils suscitent ont également augmenté.
«Ce qui, au cours de ma longue carrière de chercheuse, m’apparaissait comme un sujet quelque peu ennuyeux et difficile à rendre captivant – celui des centres de données – est aujourd’hui en quelque sorte associé à la crainte de l’IA, perçue comme une menace étrangère», a précisé Mme Pasek.
De nombreuses inquiétudes
Les projets de construction de nouveaux centres de données gigantesques sont désormais au cœur des craintes du public concernant la perte d’emplois due à l’IA, l’entraînement des modèles d’IA par l’utilisation non autorisée de données, ainsi que l’utilisation de l’IA à des fins d’escroquerie et d’abus sexuels, a-t-elle ajouté.
«Dire non à un centre de données, c’est une façon de dire non à l’IA en tant que catégorie technologique au sens large, et c’est souvent la seule possibilité dont disposent parfois les gens dans leur vie», avance Mme Pasek.
Les habitants des communautés où des centres de données ont été proposés s’inquiètent de leurs effets sur l’environnement et la santé publique, en raison de la pollution atmosphérique et sonore, ainsi que de la pression qu’ils pourraient exercer sur les nappes phréatiques et l’approvisionnement en électricité.
Ils craignent également que la bulle du marché de l’IA n’éclate et n’entraîne leur communauté dans sa chute, indique Mme Pasek.
Blayne Haggart, professeur de sciences politiques à l’Université Brock, juge que les gens considèrent l’IA comme une technologie de rupture.
Dans sa récente stratégie nationale en matière d’IA, le gouvernement fédéral a déclaré que le Canada était «particulièrement bien placé» pour prendre l’initiative dans la construction de centres de données de manière responsable et durable.
Dans un communiqué de presse transmis par un porte-parole de M. Solomon, il est indiqué que les centres de données sont essentiels à la souveraineté numérique du Canada.
«Les nouveaux projets doivent respecter des normes environnementales strictes, utiliser l’énergie et l’eau de manière responsable, apporter des avantages concrets aux communautés locales et veiller à ce que les contribuables n’aient pas à supporter des coûts déraisonnables liés à des projets privés», précise le communiqué.
Il mentionne également que les propositions de construction de centres de données peuvent susciter des inquiétudes légitimes concernant des questions, telles que la consommation d’électricité et d’eau.
Le chef du NPD fédéral, Avi Lewis, a soutenu que le gouvernement fédéral allait trop vite dans son adoption de cette technologie et qu’il souhaitait voir instaurer un moratoire national sur la construction de nouveaux centres de données.
Les conservateurs ont récemment connu des divergences apparentes au sein de leurs rangs concernant un nouveau centre de données à grande échelle que Meta propose de construire en Alberta.
Bien que ce soit le gouvernement fédéral qui définisse la politique en matière d’IA pour le pays, ce sont les élus locaux, chargés de l’aménagement du territoire, qui subissent le plus de pressions concernant les projets de centres de données, selon M. Haggart.
Il ajoute qu’il est ironique que ceux qui, à l'échelle fédérale, sont les plus fervents défenseurs de l’IA, comme le premier ministre Mark Carney et M. Solomon, «soient ceux qui ont le moins à répondre des éléments qui dérangent réellement les habitants locaux».
Un enjeu politique majeur
M. Coletto pense que les centres de données pourraient devenir un enjeu politique majeur dans un avenir proche.
Il dit que l’Ontario, le Manitoba et la Colombie-Britannique s’apprêtent à tenir des élections municipales cet automne.
Mais Andrew Enns, vice-président exécutif de Léger pour le Centre du Canada, affirme que les résultats d’un récent sondage indiquaient que les Canadiens étaient divisés sur la question, ce qui signifie que ce n’est pas nécessairement une «victoire assurée d’un côté ou de l’autre» sur le plan politique.
Même si les centres de données ont le potentiel de devenir un enjeu politique majeur, il est «encore un peu trop tôt pour voir comment cela va se jouer sur la scène politique», fait valoir M. Enns.
Le débat aux États-Unis — qui a débuté plus tôt que celui au Canada — pourrait être un signe avant-coureur.
New York est devenu mercredi le premier État à décréter un moratoire sur la construction de nouveaux centres de données de grande envergure.
À Hamilton, les conseillers municipaux ont rejeté jeudi une proposition de moratoire. Si celle-ci avait été adoptée, Hamilton serait devenue la première ville du Canada à mettre en place un moratoire sur les centres de données.
«À l’heure actuelle, l’opposition a plus de chances de s’intensifier que de s’atténuer, compte tenu de la dynamique que prend cette question dans ce sens», prédit M. Coletto.
Mme Pasek fait remarquer qu’il peut exister un consensus bipartite surprenant sur l’opposition aux centres de données.
Anja Karadeglija, La Presse Canadienne