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Un responsable déplore l'approche de capitaux privés d'Ottawa sur l'aide humanitaire

durée 16h46
26 mars 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

5 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

OTTAWA — Le directeur du principal mécanisme mondial de financement de la lutte contre les maladies infectieuses estime que la stratégie du gouvernement Carney, qui consiste à mobiliser des capitaux privés pour l'aide humanitaire, n'aura qu'un impact limité sur les populations les plus vulnérables de la planète.

Peter Sands, directeur général du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, a ajouté que le Canada fait le choix politique de ne pas éradiquer la tuberculose dans des régions comme le Nunavut.

M. Sands a accordé mardi une entrevue exclusive à La Presse Canadienne lors d'une visite à Ottawa — sa première depuis que le premier ministre Mark Carney a annoncé l'automne dernier que le Canada réduirait son financement des initiatives de santé mondiale et lierait les fonds d'aide à des retombées économiques pour les Canadiens.

La réduction de 2,7 milliards $ de l’aide étrangère prévue par Ottawa au cours des quatre prochaines années fait suite à l’effondrement quasi total de l’USAID, l’agence américaine de développement international, et aux coupes budgétaires opérées par d’autres pays jouant un rôle clé dans le développement international.

Ces coupes comprennent la toute première réduction de la contribution du Canada au Fonds mondial — une baisse de 17 % par rapport au montant promis par Ottawa trois ans auparavant. Le gouvernement fédéral s'engage à verser 1,02 milliard $ au Fonds entre 2026 et 2028.

Des choix difficiles

Depuis 2002, le Fonds mondial a contribué à lutter contre la propagation de maladies entièrement évitables dans les pays pauvres.

«Il y a eu une hiérarchisation des priorités très stricte», a déclaré M. Sands.

«Nous sommes dans une situation où nous risquons fort de constater des lacunes importantes dans la couverture de certains services essentiels, dans un certain nombre de pays, en raison des réductions de financement», a-t-il souligné.

M. Sands a déclaré que ces coupes budgétaires affectaient les services, la formation, la recherche et les autres infrastructures nécessaires à l’éradication des maladies, et pourraient contraindre son organisation à faire ses propres choix difficiles.

«S'il s'agit de choisir entre maintenir une personne sous traitement antirétroviral ou mener une enquête, vous allez maintenir cette personne sous traitement antirétroviral, a-t-il déclaré. Il y a donc eu beaucoup de choix de priorités très marqués.»

Une différence

Malgré la réduction par Ottawa de l’aide au Fonds mondial, les fonds publics canadiens continuent de contribuer à sauver des vies à l’étranger, a affirmé M. Sands.

«Le Canada a été l’un de nos soutiens les plus solides et les plus constants», a déclaré M. Sands.

«Les contributions du Canada ont joué un rôle majeur dans le fait que le Fonds mondial a désormais sauvé plus de 70 millions de vies et que nous avons constaté une réduction vraiment significative des taux de mortalité et d’infection liés au VIH, à la tuberculose et au paludisme», a-t-il fait valoir.

M. Sands a indiqué que la réduction du financement de l'aide internationale a contraint son secteur à «faire preuve d’une grande ingéniosité dans la manière dont nous déployons les ressources» et à s’appuyer davantage sur les nouvelles technologies.

Parmi ces technologies figurent un médicament de prévention du VIH pouvant être injecté tous les six mois — une solution de rechange aux comprimés quotidiens — et des examens radiographiques utilisant l’intelligence artificielle pour un dépistage plus rapide de la tuberculose.

M. Sands a déclaré que ce qui le préoccupait le plus était la propagation de souches de paludisme résistantes aux médicaments.

Les prêteurs privés

M. Sands a indiqué que les coupes dans l'aide des pays occidentaux sont partiellement compensées par les contributions des pays en développement eux-mêmes et par des capitaux privés.

Randeep Sarai, secrétaire d’État au Développement international, a cherché à accorder un rôle plus important aux capitaux privés dans l’aide, notamment en faisant en sorte que le gouvernement garantisse les investissements afin de les rendre moins risqués pour les prêteurs privés.

«Compte tenu de l'ampleur des défis mondiaux actuels et des contraintes (budgétaires) auxquelles sont confrontés les donateurs, il est essentiel que nous utilisions stratégiquement nos fonds d'aide pour mobiliser de nouvelles sources de financement pour le développement», a déclaré M. Sarai mercredi devant le comité des affaires étrangères du Sénat.

«De nombreuses fondations privées et organisations de la société civile se mobilisent», a ajouté le secrétaire d'État.

M. Sands a déclaré que son secteur saluait cette créativité, mais a averti qu’elle n’aiderait pas les plus démunis.

«La capacité du secteur privé à investir dans les soins de santé et, en quelque sorte, à en faire une activité commerciale existe bel et bien, a-t-il déclaré. Mais pour bon nombre des personnes que nous nous efforçons avant tout d’aider — qui sont généralement les communautés les plus pauvres, les plus marginalisées —, ce n’est pas vraiment une option.»

M. Sarai a reconnu mercredi qu’il y avait des limites à ce que les bailleurs de fonds privés et les gouvernements des pays en développement pouvaient apporter. «Les pays les plus vulnérables, comme le Soudan, auront toujours besoin de notre aide, et nous la leur apporterons», a-t-il déclaré.

La tuberculose, une question de volonté politique

M. Sands a également indiqué que la tuberculose semblait toujours circuler dans le Grand Nord canadien pour les mêmes raisons qui favorisent la propagation de la maladie dans les pays du Sud, comme les mauvaises conditions de vie et l’accès précaire aux services de santé.

«En fin de compte, ce qui permet d’améliorer la situation en matière de tuberculose, c’est la volonté politique de le faire, a-t-il soutenu. C’est une maladie qui se soigne, qui se prévient. Nous pouvons nous en débarrasser. C’est pourquoi je dis qu’il s’agit fondamentalement d’une question de volonté politique et d’engagement réel.»

Il a cité l’exemple du Japon, qui a adopté une approche «impliquant l’ensemble de la société» face à la tuberculose après la Seconde Guerre mondiale, lorsque le pays a coordonné une réponse entre les responsables de la santé, le secteur privé et les écoles.

Le Japon a ensuite construit son système de santé national autour de l’infrastructure créée pour lutter contre la tuberculose, qui était alors la principale cause de décès dans le pays, selon la revue scientifique Health Systems and Reform.

«Il ne s’agissait pas seulement de s’attaquer aux aspects biomédicaux. Il s’agissait d’examiner les facteurs sous-jacents», a fait valoir M. Sands.

Dylan Robertson, La Presse Canadienne

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