Santé mentale: 72 % des jeunes Maghrébins pointent le rejet identitaire
MONTRÉAL — Une première étude québécoise sur la santé mentale des jeunes originaires du Maghreb, âgés de 15 à 29 ans, met en lumière une détresse psychologique liée à l'immigration et le fait que la plupart ne savent pas où se tourner pour aller chercher de l'aide.
«C'est comme si dans l'immigration, on n'a pas fait attention à la santé mentale des immigrés qu'on fait venir ici au Québec», commente en entrevue El Amine Serhani, directeur de l'étude et chercheur principal.
L’étude «Voix silencieuses» a été lancée par le Conseil de la communauté maghrébine au Québec (CCMQ) et mise en œuvre par le Centre d’écoute et d’aide pour les Maghrébins au Québec (CEAMQ).
Les résultats sont dévoilés jeudi après près de deux ans d'enquête. L'étude combine les données de sondage et des récits individuels. Elle est basée entre autres sur un échantillon de 1608 répondants à un sondage en ligne, en plus de 1921 rapports anonymisés du Centre d'écoute et six rapports de table de concertation.
Parmi les jeunes interrogés, 72 % estiment que leur santé mentale est directement influencée par le manque de reconnaissance de leur identité multiple. «Ces jeunes, ils sont rejetés de deux côtés. Dans leur pays d'origine, ils sont considérés comme des étrangers, carrément. [...] Et ici, ils ne sont pas Québécois. Donc, ils se retrouvent entre les deux des entités. Ils ne se retrouvent ni Québécois ni Maghrébins», se désole M. Serhani.
L'étude souligne que 53,6 % des répondants au sondage déclarent vivre une identité double, c'est-à-dire répondre simultanément aux attentes familiales (transmission culturelle, religieuse, linguistique) et aux normes de la société d’accueil (autonomie individuelle, égalité des genres, laïcité).
«Ce tabou crée un angle mort dans lequel la détresse s’accumule sans exutoire. Le jeune ne peut ni en parler à la maison (tabou familial), ni consulter un professionnel (déficit de sécurité culturelle), ni se tourner vers l’école (méconnaissance du contexte par le personnel)», peut-on lire dans la synthèse de l'étude.
Le document mentionne aussi que 62 % des jeunes d'origine maghrébine ne savent pas vers qui se tourner en période difficile et seuls 2,6 % des répondants citent un professionnel de la santé mentale comme ressource s'ils traversent une épreuve.
La valise invisible
Un point que M. Serhani juge important dans l'étude est ce que les chercheurs ont appelé «la valise invisible».
«Quand on arrive au Québec, on arrive avec des valises visibles, mais on arrive avec d'autres valises qui sont invisibles et que personne ne voit. Et dedans, il y a nos traumas intergénérationnels, parce que ce sont des pays colonisés, il y a aussi nos peurs, nos croyances, nos angoisses», explique M. Serhani. Avec d'autres enjeux qui sont vécus par la communauté maghrébine, tels que la non-reconnaissance des diplômes, cela vient déséquilibrer la cellule familiale et les premières victimes de cette déstabilisation sont les jeunes, ajoute l'auteur de l'étude.
Les parents qui ont immigré au Québec ont souvent des attentes élevées par rapport à la scolarité de leur jeune, expose M. Serhani. «Ils ont fait le sacrifice de venir ici. C'était pour offrir un écosystème favorable au développement de leurs enfants. Et donc les attentes des parents sont énormes», dit-il.
Un aspect troublant abordé est que les réseaux criminels exploitent la détresse des jeunes pour les recruter. «Un jeune qui ne se sent reconnu ni à l’école, ni par la police, ni sur le marché du travail trouve dans le réseau criminel un sentiment d’appartenance, une rémunération immédiate et une forme de reconnaissance sociale», peut-on lire dans le document de synthèse. On mentionne parmi les déterminants de la santé mentale que les jeunes Maghrébins peuvent vivre de «la discrimination à l’embauche, du profilage racial ou de l'islamophobie médiatique».
«Les réseaux criminels arrivent à combler ce vide, et ils leur offrent surtout cette appartenance et évidemment du ''cash'', beaucoup d'argent», soutient M. Serhani.
«On doit prendre soin de ces jeunes et on doit trouver des solutions, poursuit l'auteur. Surtout que cette communauté, notre communauté, malheureusement, est surreprésentée, que ça soit auprès de la DPJ [...] surreprésentée dans la criminalité juvénile.»
L'une des recommandations de l'étude est d'instaurer le réflexe interculturel auprès de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). On souhaite qu'«avant toute intervention auprès d’une famille issue d’une communauté culturelle, l’intervenant de la DPJ consulte un référent interculturel capable d’éclairer le contexte familial et de distinguer une pratique éducative culturellement située d’une situation de maltraitance».
On identifie aussi certaines choses qui fonctionnent bien, mais dont l'enjeu est de «les structurer, de les financer et de les rendre accessibles à l’échelle du besoin». Par exemple, les activités parascolaires, le soutien d’un mentor et l’accès à un espace où la biculturalité est valorisée.
Plus de 168 000 jeunes Maghrébins et Arabes vivent au Québec. Selon le recensement de 2021, 45 % de cette population a moins de 25 ans, une proportion parmi les plus élevées au pays. «Ils sont l'avenir du Québec», conclut M. Serhani, d'où l'importance de les soutenir.
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Katrine Desautels, La Presse Canadienne

