Retracer l'origine d'artefacts autochtones restitués pourrait prendre des années

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Par La Presse Canadienne, 2026
OTTAWA — Plus de 60 objets autochtones rapatriés du Vatican sont de retour au Canada, mais leur périple vers leurs communautés d'origine ne fait que commencer.
Des experts et des aînés travaillent actuellement à retracer leur origine et à les restituer aux communautés qui les ont créés.
Ces objets, parmi lesquels des porte-bébés, des gants brodés, un arc et des flèches, des mocassins, un kayak en peau de phoque et une maquette de traîneau et d'attelage de chiens métis, sont pour l'instant conservés au Musée canadien de l'histoire à Gatineau. Ils ne sont pas accessibles au public sans l'autorisation des organisations autochtones nationales qui s'emploient à déterminer leur origine.
La Presse Canadienne a été le seul média autorisé à voir les 62 objets restitués.
En 2022, les membres d'une délégation autochtone qui avaient rencontré le pape François à Rome ont pu voir en privé des objets conservés par l'Église, dont certains n'avaient pas été exposés au public depuis des décennies. Ces 62 objets figuraient parmi les milliers envoyés à Rome par des missionnaires du monde entier pour une exposition organisée par le pape Pie XI en 1925.
En novembre, le pape Léon XIV a annoncé que ces objets seraient transférés à la Conférence des évêques catholiques du Canada, qui a déclaré qu'elle les remettrait immédiatement aux communautés autochtones du Canada.
Ce transfert d'Église à Église signifie que le Vatican n'a pas créé de précédent en matière de restitution d'objets en sa possession, ce qui pourrait compliquer les efforts de restitution futurs pour d'autres communautés autochtones.
Un travail de plusieurs années
Cody Groat, professeur adjoint d'histoire et d'études autochtones à l'Université Western et membre des Six Nations de la rivière Grand, a indiqué que retracer l'origine de ces objets jusqu'à leurs communautés ou familles d'origine pourrait prendre des années.
«Si nous ne pouvons pas simplement restituer ces objets immédiatement, c'est en partie parce que, dans la collection du Vatican, ils étaient très mal catalogués, parfois de manière générique comme "Artefact autochtone, Est du Canada" ou "Artefact autochtone, Ouest du Canada"», a-t-il expliqué.
Deux de ces objets ont déjà été retracés. L'oncle de Linda Debassige, grande cheffe de la nation anishinabek, a signé un bol et une cuillère provenant de l'île Manitoulin, en Ontario, avant leur entrée dans les collections du Vatican.
Selon M. Groat, les experts étudieront d'abord les motifs et les matériaux des objets afin de déterminer leur origine. Un panier en écorce de bouleau, par exemple, pourrait provenir de la région des Grands Lacs, tandis qu'une paire de mocassins montants pourrait avoir été fabriquée dans les Prairies.
Les trois organisations autochtones nationales – l'Assemblée des Premières Nations, le Conseil national des Métis et Inuit Tapiriit Kanatami – élaborent leurs propres procédures de restitution des objets et déterminent qui sera autorisé à les étudier.
L'un des obstacles qu'elles affrontent est l'absence de législation nationale encadrant la restitution des œuvres d'art et des biens culturels autochtones.
Aux États-Unis, la Loi sur la protection et le rapatriement des sépultures amérindiennes (Native American Graves Protection and Repatriation Act) exige que les institutions financées par le gouvernement fédéral prennent contact au préalable avec les nations autochtones dont elles pourraient détenir des objets, et leur accorde un droit de préemption.
Dans le cadre de son engagement envers la réconciliation, le gouvernement fédéral est censé adopter une loi sur le rapatriement des biens culturels et des restes humains autochtones.
En l'absence d'une telle loi, explique M. Groat, le Canada ne dispose d'aucun protocole clair pour garantir que les objets culturels autochtones soient restitués à leurs propriétaires légitimes.
Plusieurs autres obstacles
Et même une fois qu'un objet d'archives aura été retracé jusqu'à sa communauté d'origine, poursuit l'expert, rien ne garantit que cette communauté sera en mesure d'en prendre soin, surtout si elle est aux prises avec des problèmes d'infrastructures essentielles comme le logement et l'approvisionnement en eau.
«Nombre de ces nations se battent pour des droits de la personne fondamentaux comme l'accès à l'eau potable, a-t-il soutenu. Ce n'est pas leur priorité actuellement.»
La plupart des communautés autochtones n'ont pas accès aux méthodes de conservation muséales de pointe, comme les installations de stockage et d'éclairage à température et éclairage contrôlés.
De plus, tous ces objets ne sont pas destinés à être vus par n'importe qui, n'importe quand, a ajouté M. Groat.
Certains ne peuvent être utilisés, vus ou représentés que dans certains contextes saisonniers ou cérémoniels et ne doivent pas être partagés avec des personnes extérieures à la communauté, précise-t-il. D'autres objets, notamment ceux fabriqués à partir de matières animales, pourraient être considérés comme des êtres vivants par leurs communautés d'origine et se décomposeraient avec le temps, a-t-il ajouté.
Cela signifie que le Canadien moyen ne doit pas s'attendre à voir ces objets dans une exposition muséale, à moins que les membres de la communauté n'en décident ainsi.
«Ils seront utilisés par les aînés, les gardiens du savoir et les jeunes pour revitaliser la culture, et il est possible que ces objets culturels se détériorent avec le temps, mais cela fait partie de leur cycle de vie», a déclaré M. Groat.
Une dimension politique?
La restitution pourrait également prendre une tournure politique si les chefs désignés en vertu de la Loi sur les Indiens et les chefs héréditaires sont en désaccord sur la façon de gérer ces objets.
Cody Groat a ajouté que le passage du temps complique également la restitution. Historiquement, les territoires des communautés autochtones se chevauchent et s'étendent au-delà du système de réserves créé par le gouvernement fédéral en vertu de la Loi sur les Indiens, ce qui signifie que plusieurs communautés pourraient revendiquer un même objet.
«Ce sera extrêmement complexe, a-t-il indiqué. Cela va prendre des années, et je ne pense pas que ce sera un processus facile.»
Le Vatican détient encore certains objets recueillis par l'Église auprès des communautés autochtones du Canada. Interrogée sur les mesures prises par l'Assemblée des Premières Nations pour rapatrier le reste de ces objets, la chef nationale Cindy Woodhouse Nepinak a déclaré qu'elle rencontrerait le pape Léon XIII plus tard cette année et qu'elle comptait aborder la question avec lui.
Le président d'Inuit Tapiriit Kanatami, Natan Obed, a évoqué la possibilité d'apporter le kayak en peau de phoque lors d'une tournée dans l'Arctique. Victoria Pruden, présidente du Conseil national des Métis, a indiqué que l'organisation n'avait pas encore décidé du sort du traîneau à chiens miniature.
M. Groat s'est dit surpris de l'ampleur de l'attention suscitée par la nouvelle concernant ces artefacts à travers le pays.
«Nous pouvons maintenant regarder partout au pays et nous poser non seulement des questions de réconciliation, mais aussi de patrimoine culturel et de préservation du patrimoine », a-t-il soutenu.
Alessia Passafiume, La Presse Canadienne