Politiques de Trump: certains craignent un retour des pluies acides au Canada

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Des scientifiques et des écologistes craignent un retour des pluies acides au Canada en raison des politiques de Donald Trump. Mais des experts soulignent que ce risque est plutôt faible à cause du déclin inévitable du charbon et de l’efficacité des technologies de contrôle des émissions de dioxyde de soufre.
Mercredi dernier, lors d’une célébration à la Maison-Blanche, Donald Trump s'est vu décerner un prix, qui n’existait pas auparavant, par le Conseil national du charbon.
«Vous êtes le champion incontesté du beau charbon propre», a déclaré Jim Grech, dirigeant de Peabody Energy, au président, en lui remettant un trophée.
Celui-ci a fièrement accepté la récompense sous les applaudissements de travailleurs de l’industrie.
Si l’industrie du charbon est si reconnaissante envers le 47e président des États-Unis, c’est notamment parce que son administration a «débloqué 200 milliards de dollars en financement» pour «moderniser l'infrastructure énergétique du charbon», comme il est indiqué dans un document publié le 15 janvier dernier par le département de l'Énergie.
Les intentions du président de donner un nouveau souffle au combustible fossile le plus polluant sont unanimement décriées dans les milieux écologistes.
«Comment peut-on arriver à dire qu’on va recommencer à faire ce qui empoisonnait les gens et leur dire que ça va être bon eux? Ça ne marche pas là», a réagi André Bélisle, président de l'Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA), à propos des ambitions de Donald Trump.
«C’est en contradiction complète avec la réglementation, la science, avec les accords entre les deux pays, au fond, c’est absurde», a ajouté le président de l’AQLPA.
L’AQLPA était autrefois l’Association de lutte contre les pluies acides.
Si le président américain réussit à «repartir des centrales dans des États situés au sud-ouest de nous, alors, immanquablement, les émissions qui seraient produites nous affecteraient», a ajouté l’écologiste septuagénaire, en faisant référence à un possible retour des pluies acides.
Il y a quelques décennies, les pluies acides représentaient la menace prioritaire pour l’environnement dans l’Est canadien et André Bélisle était en première ligne du combat qui a permis d’éliminer, en grande partie, ce problème.
Parmi ceux qui, à l'époque, ont sensibilisé la société aux pluies acides, l’écologiste québécois n’est pas le seul à craindre leur retour en raison des politiques de Donald Trump.
Gene Likens, qui est renommé pour avoir codécouvert que l’oxyde d’azote (NOx) et le dioxyde de soufre (SO2) issus de la combustion de combustibles fossiles causaient des pluies acides, est également inquiet.
«Je suis préoccupé par le retour de la pollution atmosphérique qui a été si dévastatrice dans les années 1970», a indiqué le scientifique américain âgé de 93 ans, dans un échange avec La Presse Canadienne.
Selon le fondateur de la Cary Institute of Ecosystem Studies, si l’administration Trump augmente la production de charbon dans des centrales qui n’ont pas un bon contrôle de leurs émissions de dioxyde de soufre, «les pluies acides pourraient revenir avec force».
Pollution transfrontalière causée par le charbon
Pour comprendre l’impact que pourrait avoir l’augmentation de la combustion du charbon aux États-Unis sur la qualité de l’air dans l’est du Canada, un retour en arrière s’impose.
Dans les années 1980, «les pluies acides détruisaient les lacs et les forêts et le smog qu’elles causaient tuait du monde», a expliqué André Bélisle, le président de l’AQLPA.
À l’époque, une quantité significative d’émissions de dioxyde de soufre (SO2) et d’oxydes d’azote (NOX) produites par la combustion de charbon aux États-Unis étaient transportées dans l’est du Canada, par les vents dominants.
Le SO2 et le NOX se mélangeaient à la pluie pour créer des pluies acides et empoisonner les cours d’eau, la faune et la flore et endommager les bâtiments.
Pendant des années, à une époque où l’internet n’existait pas, André Bélisle et d’autres écologistes ont sillonné les villes du Québec, de l’Ontario et du nord-est des États-Unis pour sensibiliser la population au problème.
La pression citoyenne a mené à l'Accord entre le Canada et les États-Unis sur la qualité de l’air. Ratifié en 1991 par le gouvernement de Brian Mulroney et celui de George Bush, cet accord a forcé les industries fossiles à diminuer leurs émissions de SO2 et de NOX.
«L’accord visait principalement le charbon et le mazout. Et depuis ce temps-là, on a fermé beaucoup de centrales thermiques au charbon tant aux États-Unis qu'en Ontario, que dans le reste du Canada», a expliqué M. Bélisle.
Si certaines centrales au charbon ont fermé leurs portes dans la foulée de cet accord, d’autres se sont tournées vers des technologies qui permettent de capter et de réduire les émissions de SO2 et de NOX .
Preuve que l’accord fonctionne, en 2020, les émissions de dioxyde de soufre au Canada et aux États-Unis avaient diminué de 78 % et de 92 %, respectivement, par rapport aux niveaux d’émissions de 1990, selon Environnement Canada.
Six centrales identifiées par Trump
Mercredi dernier, l’administration Trump a identifié six centrales au charbon, qu’elle compte «moderniser, rénover et prolonger la durée de vie utile».
Deux de ces centrales sont situées en Ohio, deux dans l’ouest de la Virginie, une au Kentucky et une est localisée en Caroline du Nord.
«Les centrales en Ohio et au Kentucky pourraient», en raison des vents dominants, «émettre des émissions de S02 qui seraient transportées jusqu’au Canada», a indiqué John Walke, directeur du programme fédéral de la qualité de l'air au Natural Resources Defense Council (NRDC), une organisation non gouvernementale américaine.
Mais John Walke ne croit pas que les projets que l’administration Trump veut stimuler produisent suffisamment d’émissions pour «faire bouger l’aiguille», au point de voir un retour problématique des pluies acides.
En entrevue avec La Presse Canadienne, M. Walke a souligné que la majorité des centrales au charbon des États-Unis sont aujourd’hui équipées de système de désulfuration des gaz de combustion, qui permettent d’éliminer la majorité de leurs émissions de SO2.
Si on se fie aux données provenant du département américain de l’Énergie, les six installations que l’administration Trump a choisies pour stimuler la production de charbon sont équipées de système de contrôle des émissions de SO2.
Ces systèmes de captage de SO2 sont efficaces, au point où, selon John Walke, il faudrait une forte augmentation de la production de ces centrales pour que les émissions de dioxyde de soufre aient un impact significatif au Canada.
Mais la NRDC n’anticipe pas une hausse importante de ce type de production d’énergie, notamment parce que les énergies renouvelables et le gaz naturel sont beaucoup moins chers que les énergies produites avec le charbon.
«Les propos du président Trump sur la relance de l'industrie du charbon aux États-Unis pour produire de l'électricité relèvent, selon moi, davantage de la politique et de la démagogie que de la réalité», a indiqué M. Walke.
En entrevue avec La Presse Canadienne, le professeur émérite en génie et sciences de l'environnement Ed Rubin a souligné que le président américain souhaite «prolonger la durée de vie de plusieurs centrales au charbon existantes qui étaient sur le point de fermer» afin «d'alimenter les centres de données» qui nourrissent l’intelligence artificielle.
Selon cet ancien professeur au Carnegie Mellon University de Pittsburgh, qui a étudié la pollution atmosphérique pendant une cinquante d’années, les risques que les émissions de SO2 produites par ces centrales au charbon puissent alimenter des pluies acides au Canada dépendent des éléments suivants: «la qualité des systèmes de contrôle des émissions de ces centrales, la teneur en sulfure du charbon qui est brûlé, mais aussi le facteur de capacité des centrales», qui fait référence à la quantité d’énergie qu’elles seront appelées à produire.
«Mais pour l’instant, il est difficile de prévoir comment ces facteurs évolueront dans les années à venir», a résumé Ed Rubin en soulignant que «le diable est dans les détails».
Un pas en arrière énorme pour le climat
Selon le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), les combustibles fossiles sont de loin les plus grands contributeurs au changement climatique mondial et ils sont responsables de plus de 75 % des émissions de gaz à effet de serre.
La combustion de charbon serait responsable d'environ 40 % des émissions de CO2 liées à l'énergie au niveau mondial.
Contrairement aux émissions de SO2, les émissions de CO2 ne peuvent pas être pas captées par les systèmes mis au point par l'industrie du charbon.
«Les décisions du président représentent un énorme pas en arrière dans la lutte contre le changement climatique», a tenu à préciser le directeur du programme fédéral de la qualité de l'air au NRDC, John Walke.
Stéphane Blais, La Presse Canadienne