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Ozempic et compagnie: attention aux déficiences alimentaires

durée 10h30
12 février 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

5 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — Les patients qui utilisent des molécules comme le sémaglutide et le tirzépatide pour contrôler leur diabète ou pour perdre du poids s'exposent à des déficiences alimentaires de nutriments aussi importants que la vitamine D, la vitamine K, le magnésium et le fer, a-t-on prévenu jeudi.

Ces résultats tirés d'une revue de la littérature ont été présentés lors de l'édition 2026 du Congrès MétaboliQc, qui se déroule jusqu'à vendredi à Saint-Hyacinthe, par le professeur Jean-Philippe Drouin-Chartier, du Centre NUTRISS de l’Université Laval.

«On a observé que l'envie de consommer des aliments sucrés ou salés était plus faible», a dit le professeur Drouin-Chartier, qui a dévoilé le contenu de sa présentation en primeur à La Presse Canadienne.

«Mais une autre étude a rapporté que l'envie de consommer des produits laitiers était aussi plus faible. Ça m'a fait sourciller quand j'ai vu ça pour la première fois, parce que les produits laitiers demeurent la principale source de vitamine D dans l'alimentation.»

Des molécules comme le sémaglutide et le tirzépatide – qui sont commercialisées sous des noms comme Ozempic, Wegovy et Mounjaro – suppriment l’appétit, augmentent la sensation de satiété et réduisent les fringales en imitant l’hormone naturelle GLP-1, qui est normalement libérée dans le sang en réponse à l’alimentation.

Ces médicaments peuvent réduire l’apport calorique de 16 à 39 %. Les données disponibles suggèrent aussi que la masse maigre, y compris les muscles, peut représenter jusqu’à 40 % du poids total perdu pendant le traitement.

«(Ces médicaments) coupent environ le tiers des calories dans une journée, c'est quand même beaucoup, a dit le professeur Drouin-Chartier. C'est l'équivalent d'un repas qui saute, donc c'est un bon déficit calorique.»

On ne dispose toutefois que de peu d’informations concernant l’impact des molécules sur la qualité de l’alimentation, l’apport en protéines ou l’adéquation des micronutriments. Des observations portent toutefois à conclure que ces patients consomment des quantités excessives de gras, notamment de gras saturés.

Un apport insuffisant en micronutriments peut exposer les patients à divers problèmes de santé, comme la fatigue, une réponse immunitaire inadéquate, la perte de cheveux et l’ostéoporose. La perte de masse maigre, principalement musculaire dans la plupart des cas, augmenterait quant à elle le risque de faiblesse, de blessures et de chutes.

Les quelques études dont on dispose sur l'alimentation de ces patients appellent pour le moment à la «vigilance», a dit le professeur Drouin-Chartier.

Ainsi, l'an dernier, des chercheurs américains ont publié une étude qui portait sur les dossiers médicaux de dizaines de milliers de patients qui utilisaient un inhibiteur de GLP-1.

L'étude n'était pas parfaite, a commenté le professeur Drouin-Chartier, «mais après douze mois, il y avait 22 % des utilisateurs qui avaient au moins une déficience nutritionnelle».

«Et la plus fréquente, sans surprise, était la vitamine D, a-t-il ajouté. Et on voyait une progression: 13 % à six mois, 22 % à douze mois. Donc, on voit bien qu'il peut y avoir des risques à ce niveau-là.»

Toutes ces observations sont intrigantes, a-t-il admis. Puisqu'on sait que ces molécules agissent sur les mécanismes de récompense du cerveau, une réduction du désir de manger des aliments sucrés ou salés s'explique plutôt facilement (tout comme celle, rapportée par certains utilisateurs, de réduire leur consommation d'alcool, de tabac et de drogue).

Mais pourquoi aussi moins désirer les produits laitiers? Possiblement en raison de leur teneur en gras, mais «on n'a pas la réponse pour le moment», a dit le chercheur québécois.

Cela est d'autant plus inquiétant, a-t-il poursuivi, qu'on sait déjà que la vaste majorité de la population adulte canadienne ne consomme d'emblée pas assez de vitamine D. Si en plus on rajoute «un médicament qui va couper 35 % des calories, c'est une combinaison parfaite pour créer des problèmes et des déficiences, notamment au niveau des vitamines».

«Pour moi, c'est une belle démonstration que les patients qui utilisent ces molécules ont besoin d'être appuyés par une équipe de professionnels de la santé qui inclut des professionnels de la nutrition», a indiqué le professeur Drouin-Chartier.

Par exemple, dans la grande étude américaine, on a détecté une déficience nutritionnelle chez 25 % des patients qui étaient accompagnés par un professionnel de la nutrition, et 18 % chez les autres ― un résultat qui démontre que l'accompagnement d'un professionnel peut permettre de repérer les problèmes plus efficacement, a-t-il commenté.

Étude originale

Le professeur Drouin-Chartier et ses collègues mènent leurs propres travaux sur l'alimentation des patients qui utilisent des inhibiteurs du GLP-1. Même s'ils n'en sont encore qu'à leurs tout débuts, leurs premiers résultats sont eux aussi intrigants.

De prime abord, a-t-il dit, les participants à leur étude «mangent moins, ils ne mangent pas mieux, et ils ne mangent pas nécessairement moins bien».

«Ça ne bouge pas, a dit le professeur Drouin-Chartier. Mais quand on fait des analyses un peu plus poussées, on voit qu'il y a des personnes pour qui ça s'améliore beaucoup, et des personnes pour qui ça se détériore beaucoup, et c'est là que ça devient particulièrement intéressant.»

Ils ont ainsi constaté que les patients dont l'alimentation était la plus optimale avant le début du traitement, telle que mesurée à partir de leur adhésion au Guide alimentaire canadien, se laissaient ensuite un peu aller.

À l'inverse, les patients qui s'alimentaient le moins bien avant le début du traitement redressaient ensuite le tir.

«Chez ceux qui mangeaient le mieux, il y avait plus de fruits et légumes (avant le traitement), a détaillé le professeur Drouin-Chartier. Et on a vu que chez les personnes (dont l'alimentation s'est détériorée), ce sont beaucoup les aliments qu'on veut mettre de l'avant... les fruits et légumes, les grains entiers, les protéines végétales... qui ont diminué.»

De l'autre côté de la médaille, dans le groupe qui «avait un score de qualité plus faible au début de l'étude, on a vu plus d'augmentation au niveau des fruits et légumes dans leur alimentation, puis des produits végétaux, comparativement aux autres», a-t-il dit.

Pourquoi? Encore là, on ne dispose que d'hypothèses. Bien s'alimenter coûte cher, tout comme les inhibiteurs de GLP-1. Est-ce que certains patients sont contraints de sabrer dans les dépenses d'aliments sains pour s'offrir la molécule? Peut-être. Est-ce qu'ils ont mis de côté les aliments les plus rassasiants en raison des effets secondaires, comme la nausée, qui peuvent survenir pendant les premiers mois de traitement? On ne sait pas. Est-ce qu'ils sont devenus moins vigilants face à leur alimentation en voyant leur poids descendre? Le temps nous le dira.

Inversement, est-ce que les patients qui s'alimentaient moins bien ont décidé d'y remédier en même temps qu'ils entamaient leur traitement, histoire de mettre toutes les chances de leur côté? C'est possible.

«Le médicament fonctionne bien, a dit le professeur Drouin-Chartier. Peut-être que la préoccupation constante de bien manger est un peu réduite. Et peut-être que ça amène un retour de balancier pour ceux chez qui on a vu une amélioration de la qualité nutritionnelle, peut-être qu'ils ont profité du médicament pour améliorer leurs habitudes de vue.»

En bout de compte, a-t-il indiqué, une seule conclusion s'impose pour le moment: tout ce qui se passe au niveau de l'alimentation dans un contexte d'initiation de médicaments pour l'obésité «est très complexe».

«Il faut se préoccuper des risques potentiels de déficience nutritionnelle, parce qu'au niveau de la qualité nutritionnelle, ça peut aller dans différentes directions, a conclu le professeur Drouin-Chartier. Il faut s'y intéresser de près parce que ça peut avoir un effet sur la santé.»

Jean-Benoit Legault, La Presse Canadienne

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