Lettonie : drones, guerre hybride et déplacement des troupes canadiennes

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Par La Presse Canadienne, 2026
RIGA — Dans un contexte marqué par l’intensification des menaces russes en Lettonie, la mission de l’OTAN dirigée par le Canada renforce sa présence stratégique près des frontières russes et bélarussiennes. Sur le terrain, La Presse Canadienne a observé l’escalade des tensions.
Aux premières heures le 14 août, une alerte retentit sur les téléphones des résidents de quatre régions du pays, dont Daugavpils, la deuxième plus grande ville lettone.
L’alerte somme les citoyens de se mettre à l’abri en raison d’une «menace potentielle» détectée dans l’espace aérien.
Jana, une Lettone russophone rencontrée par La Presse Canadienne devant une église de Daugavpils ce jour-là, fait partie des dizaines de milliers de personnes à avoir reçu l’alerte.
«Évidemment, c’est très inquiétant de recevoir ce genre de message. On s’inquiète pour notre famille, pour nos proches. Il n’y a que les fous qui ne sont pas inquiets», a indiqué la femme, qui comme bien des gens croisés dans cette ville, a préféré ne pas donner son nom au complet à l’agence de presse.
Quelques heures après l’alerte, les autorités ont annoncé qu’un drone chargé d’explosifs provenant du Bélarus avait violé l’espace aérien de la Lettonie, avant d’être abattu, sans faire de blessé, par des avions de chasse de l’OTAN.
Démission de la première ministre
La multiplication des actes de malveillance que la Lettonie attribue à Moscou et à son allié Minsk a fait monter la pression en Lettonie au point où, au mois de mai dernier, la première ministre Evika Siliņa a dû démissionner après l’intrusion répétée d’engin sans pilote sur le territoire.
Interrogé par La Presse Canadienne à la base militaire d’Ādaži, située au centre du pays, le colonel canadien David Brassard, nouvellement désigné commandant de la Brigade multinationale de l’OTAN en Lettonie, a commenté l’escalade de menaces.
«Depuis mon arrivée en poste le 10 juin dernier», deux semaines après la démission de la première ministre, «trois drones ont été abattus» et «la situation sécuritaire qu'on vit en ce moment dans l'Est, c'est une situation que j'appelle d’hybride».
Les attaques «hybrides» font référence à des actes hostiles qui ne constituent pas nécessairement des actes de guerre formelle et qui visent à déstabiliser les gouvernements et semer la confusion dans la population. Les coupables de tels actes ne sont pas toujours facilement identifiables.
«Ce n'est pas comme s'il y avait des drapeaux russes qui étaient collés sur les drones, ça peut être difficile de faire des attributions», a précisé le commandant de la brigade.
Certains de ces drones seraient d’ailleurs des drones ukrainiens, déviés dans l’espace aérien letton par brouillage russe, a expliqué David Brassard.
Selon plusieurs analystes, la Lettonie et les autres pays baltes se trouvent dans une sorte de zone grise, ni en guerre, ni complètement en paix.
Mais le major-général Arnoud Stallmann, du Commandement allié Transformation de l’OTAN, n’hésite pas à employer le mot «guerre» pour qualifier la situation.
«Nous avons vraiment pris la mesure de la menace venant de la Russie, même si, à ce stade, nous appelons cela la guerre hybride, je pense que nous sommes réellement en guerre», a indiqué le haut-gradé lors d’un exercice de l’OTAN auquel La Presse Canadienne a assisté à Selijas, au centre de la Lettonie le 13 août.
Une guerre hybride en pleine intensification
La mission canadienne, qui a pour objectif de «rassurer, dissuader et défendre», s’adapte à l’intensification des actes hostiles.
Depuis le lancement de cette mission en 2017, les soldats canadiens, entre 1500 et 1600, ont toujours été stationnés à Ādaži.
Mais ils seront désormais de plus en plus répartis, parfois de façon permanente, à divers endroits stratégiques situés à proximité des frontières avec la Russie et le Bélarus.
«Ce n’est qu’un début. Nous sommes en phase d’expansion d’ici Noël», a expliqué le colonel Brassard, en précisant qu’un premier peloton permanent est maintenant installé dans la ville russophone de Daugavpils.
«Il existe des activités de subversion aux alentours de Daugavpils, une région culturellement russe, fortement connectée à la Russie», a mentionné le colonel.
Une population russophone divisée
En Lettonie, les russophones représentent environ 30 % de la population totale, mais à Daugavpils, cette proportion atteint 80 %.
Dans les rues de Daugavpils, plusieurs résidants rencontrés par La Presse Canadienne ne sont pas favorables à la présence militaire de l’OTAN dans leur ville.
«On n’a pas besoin de l’OTAN. Je vois les soldats canadiens dans la ville, toujours en train de manger des kebabs. Pourquoi sont-ils ici ? Je ne comprends pas à quoi ils servent», a raconté Mikhail, un homme de 55 ans qui a servi dans l’armée de l’Union soviétique à une autre époque.
Inna Plavoka, éditrice en chef du média indépendant Chayka, qui publie de l’information principalement en russe, ne partage pas du tout l’avis de ses compatriotes qui ne supportent pas l’OTAN.
«Ça peut paraître difficile pour un Canadien de comprendre leur position, mais il faut savoir que la propagande russe opère un tel lavage de cerveau…»
Par exemple, a-t-elle poursuivi, lorsque la guerre en Ukraine a éclaté, «beaucoup de gens m'ont dit: "ne t’inquiète pas, les Russes vont s'occuper des Ukrainiens et ensuite venir nous sauver."»
Et quand elle demandait de qui voulaient-ils être sauvés, «ils avançaient l'argument habituel selon lequel la langue russe est en train d'être supprimée».
En Lettonie, pays qui a subi l’occupation soviétique pendant 50 ans, plusieurs russophones se sentent aujourd’hui discriminés en raison de politiques nationales qui restreignent l’usage du russe dans l’éducation et l’espace public.
Il faut savoir que les locuteurs lettons affichent une opinion très positive de la présence canadienne, 79 % d'entre eux décrivant les soldats canadiens comme professionnels ou amicaux selon une recherche menée par l'Université de Greifswald en Allemagne en collaboration avec le centre de recherche letton SKDS en 2022.
La même recherche montre toutefois que 34 % des locuteurs russes déclarent qu'il est «difficile à dire» comment qualifier les troupes canadiennes.
La menace russe : le parallèle ukrainien
Le prétexte de la défense des populations russophones a été fréquemment avancé par Vladimir Poutine pour justifier ses offensives en Ukraine. Il est difficile d'ignorer le parallèle entre l'invasion de l'Ukraine et le contexte letton où les «actes de guerre hybride» s'intensifient.
Une incursion russe en Lettonie est «un scénario pour lequel on est prêt» et «j'ai l'ensemble des capacités dont j'ai besoin» pour faire face à une agression de la Russie, a soutenu le caporal David Brassard.
Jusqu’à quel point une attaque russe est-elle possible ?
«C'est une question de capacités et d'intentions», a répondu Janis Kazocins, qui a été conseiller à la sécurité nationale du président de 2016 à 2023.
«Si le Kremlin actuel avait le choix, son intention serait certainement de prendre le contrôle des États baltes», de façon économique, politique ou alors militaire.
«La vraie question est de savoir si les Russes sont prêts à risquer une guerre nucléaire pour une petite ville du nord-est de l'Estonie ou de la Lettonie», a-t-il fait valoir.
L’expert du Centre d'études géopolitiques de Riga ne croit pas qu’il y ait «à l’heure actuelle», un «risque sérieux d'attaque cinétique conventionnelle contre l'OTAN», car «la Russie n'a pas la capacité d'ouvrir un nouveau front» et «cela ne fonctionnerait tout simplement pas, notamment parce que nous avons des personnes — comme vos compatriotes canadiens — qui nous soutiennent activement sur place et qu’en cas d'attaque, elles se battront».
Des jeunes prêts à défendre le pays
Le drone qui proviendrait du Bélarus a été abattu la veille du 825e anniversaire de Riga, la capitale. Le jour des célébrations de la ville, l’OTAN avait organisé une activité publique devant un musée. Des chars d’assaut étaient déployés et des soldats, flanqués des drapeaux de l’OTAN et du Canada, discutaient avec les habitants.
Parmi eux, il y avait Loreta Munda, une adolescente de 17 ans qui compte faire carrière dans l’armée.
«Quand j’étais plus jeune, en 2014, j’ai vu aux nouvelles ce qui se passait en Ukraine. Je me suis dit : "mon Dieu, si ça arrive ici, je veux faire partie de ceux qui protègent mon pays."»
Avec les forces de l’OTAN présentes, Loreta dit se sentir en sécurité :
«Je sais qu’il y a des militaires prêts à nous aider, mais il y a aussi plein de gens de ma génération qui sont prêts à défendre notre pays.»
Dans un État où les cicatrices de l’histoire soviétique restent vives, la Lettonie se tient résolument sur le fil du rasoir, entre les menaces russes et le soutien des alliés de l’OTAN.
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Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.
Stéphane Blais, La Presse Canadienne