Les médecins s’inquiètent des répercussions négatives de l’IA sur la santé

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Les Canadiens qui ont suivi des conseils d'intelligence artificielle en matière de santé sont cinq fois plus susceptibles d’avoir subi des effets néfastes que les autres, prévient un rapport de l'Association médicale canadienne dont La Presse Canadienne a pu prendre connaissance avant sa publication, mardi.
La troisième édition de l’Étude de suivi de l’AMC sur la santé et les médias précise que près de neuf Canadiens sur dix admettent s'être tournés vers des sources en ligne, principalement parce que cela est plus rapide et plus pratique que de tenter d'obtenir des soins au sein du système de santé.
«C'est tout simplement un manque de ressources et un manque d'accès aux soins de première ligne», a dit le porte-parole francophone de l'Association médicale canadienne, le docteur Jean-Joseph Condé, pour expliquer la popularité de l'information en ligne.
Actuellement, a-t-il ajouté, 6,5 millions de Canadiens n'ont pas de médecin de famille, et la moitié de ceux qui en ont un ne sont pas capables de le voir rapidement. Alors, ces gens-là n'ont pas le choix, estime le docteur Condé.
«Si je n'ai pas de rendez-vous ou si mon rendez-vous est seulement dans une semaine, je ne vais pas aller patienter 12 heures à l'urgence, je vais aller chercher en ligne, a-t-il dit. On ne peut pas les blâmer.»
La rapidité et la facilité d'accès à l'information sont clairement au cœur du phénomène: 57 % des participants à l'enquête ont indiqué avoir été obligés de se tourner vers internet parce qu'aucun professionnel de la santé n'était disponible, 66 % ont estimé que cela est plus pratique que de parler à un professionnel en personne, et 80 % ont affirmé que c'est la stratégie la plus rapide pour obtenir une réponse.
Les participants à l'enquête sont toutefois conscients que cette rapidité d'accès se fait parfois au coût de la qualité, même si 45 % d'entre eux ont dit considérer que les informations qu'ils trouvent en ligne sont à tout le moins aussi fiables que celles qu'ils obtiendraient auprès d'un professionnel de la santé.
Environ les trois quarts des participants à l'enquête réalisée par Abacus Data ont dit s'inquiéter de l'impact des fausses informations en matière de santé qui nous parviennent des États-Unis.
Conséquemment, environ sept Canadiens sur dix se méfient dorénavant de toutes les informations sur la santé trouvées en ligne, même de celles dénichées sur des sources réputées fiables.
Parmi les autres résultats éloquents à ce chapitre, notons que les deux tiers des participants ont indiqué trouver occasionnellement des informations fausses ou trompeuses en matière de santé en ligne; que la confiance à la fois envers les institutions officielles et envers les médias sociaux comme source fiable d'information en matière de santé s'est effritée depuis la dernière enquête; et que seulement le quart de la population croit que les conseils de l'IA en matière de santé sont exacts.
«C'est intéressant, a dit le docteur Condé. Les gens sont sceptiques, mais ils consultent quand même.»
Les données démontrent toutefois que 85 % des participants à l'enquête font confiance aux médecins pour les aider à comprendre, évaluer et interpréter les informations sur la santé. Les pharmaciens et les infirmières obtiennent aussi la confiance de plus de 80 % de la population.
Sans grande surprise, les trois raisons principales évoquées pour chercher de l'information en matière de santé en ligne concernent la santé individuelle: obtenir des informations sur un état de santé ou un symptôme, obtenir des informations concernant des options de traitement pour un problème particulier, et obtenir des conseils pour gérer un problème chronique.
Risque de méfaits
Les personnes qui ont suivi des conseils de santé générés par l’IA étaient cinq fois plus susceptibles de subir des préjudices que celles qui ne l’ont pas fait, souligne le rapport de l'AMC.
Parmi ces préjudices, mentionnons une confusion quant à la meilleure façon de prendre soin de sa santé de manière proactive dans 33 % des cas; une détresse psychologique ou une anxiété accrue dans 31 % des cas; et un retard dans la demande de soins ou de traitements médicaux appropriés (comme la chimiothérapie, ce qui peut avoir des conséquences qu'on n'a pas besoin de détailler) dans 28 % des cas.
Et possiblement encore plus inquiétant, la moitié des participants à l'enquête ont reconnu que l'information qu'ils trouvent en ligne les rend plus sceptiques à l’égard des conseils médicaux de leurs propres prestataires de soins de santé.
«Les patients arrivent de plus en plus à leur rendez-vous avec des informations qui sont fausses ou inexactes, a dit le docteur Condé. Et évidemment, ça cause un problème au clinicien parce que le clinicien doit tout d'abord défaire ce que le patient a lu, la mauvaise information qu'il a obtenue, pour le convaincre de prendre un traitement prouvé efficace.»
Dans un contexte de pénuries de ressources bien documenté, a-t-il ajouté, alors que les médecins manquent de temps et qu'on souhaiterait que les cliniciens soient plus efficaces, «la visite du patient devient plus longue (...) surtout quand les patients sont fermement convaincus de ce qu'ils ont lu».
Il cite en exemple ce patient, rencontré récemment, qui affirmait avoir trouvé en ligne un produit naturel apparemment aussi efficace que l'Ozempic pour la prise en charge de son diabète et de cholestérol. Pourtant, aucune preuve scientifique ne venait étayer l'efficacité de ce produit, dont le coût mensuel s'élevait à près de 200 $.
Mais rien n'y faisait: le patient était convaincu des vertus de sa trouvaille, et il a délaissé les traitements officiels pour ses problèmes de santé.
L'anxiété associée aux informations de santé en ligne n'est pas non plus à négliger, a souligné le docteur Condé, puisque ce sont souvent les diagnostics les plus catastrophiques (cancer, alzheimer, sclérose en plaques, etc.) qui remontent à la surface.
«Combien de fois, à l'urgence, je vois des patients qui ont une bosse au cou ou à l'aine, ils sont convaincus qu'ils ont un cancer et qu'ils sont en train de mourir, donc ils se précipitent à l'urgence, alors que c'est seulement un ganglion parce qu'ils ont une infection», a-t-il déploré.
Le pire exemple de l'influence néfaste que peut avoir internet est celui de la rougeole, a souligné le docteur Condé, qui admet qu'il peut être frustrant pour un spécialiste de la santé qui a étudié pendant 15 ou 20 ans pour pouvoir pratiquer son métier de devoir débattre avec un individu qui a fait une heure de recherches en ligne.
La maladie était éradiquée au Canada depuis presque 30 ans, a-t-il rappelé, mais le nombre de cas a pourtant bondi à plus de 5400 ans l'an dernier.
«Pourquoi? Parce que de moins en moins d'enfants se font vacciner, a dit le docteur Condé. C'est pourtant une maladie qui a des conséquences. Il y a des enfants qui en sont morts au Canada.»
L’étude a été menée en ligne du 3 au 13 novembre 2025 auprès de 5000 Canadiens. La marge d’erreur pour un échantillon aléatoire probabiliste de même taille est de ±1,38 %, 19 fois sur 20.
Jean-Benoit Legault, La Presse Canadienne