Les jeunes des Premières Nations continuent de s'opposer aux grands projets de Carney
OTTAWA — Alors que des responsables politiques canadiens présentaient leurs grands projets à des investisseurs étrangers lors d’un sommet inédit à Toronto, des jeunes des Premières Nations, à Ottawa, lançaient un appel aux Canadiens pour qu’ils se joignent à la lutte contre ces projets.
Jeronimo Kataquapit et son cousin Ramon venaient tout juste de rentrer mercredi d’un périple de plusieurs semaines sur les rives de la baie James, une étendue d’eau qui s’étend à cheval sur le Québec et l’Ontario, à l’extrémité sud de la baie d’Hudson.
Jeronimo a qualifié cette expérience de «camping extrême»: Ramon, leurs parents et lui ont vécu à la dure sur les rives, apercevant au passage des ours polaires, des volées d’oies et des caribous.
Pour cette famille de la Première Nation d’Attawapiskat, ce voyage n’avait rien d’une escapade de détente. Il s’inscrivait dans le cadre de leurs efforts continus visant à laisser des traces physiques de la présence des Premières Nations sur ces terres et ces eaux, alors que les gouvernements provincial et fédéral s’emploient à exploiter le «Cercle de feu», une zone de l'Ontario riche en minerais — un des «grands projets» auquel la famille Kataquapit s’oppose farouchement.
«Je ne voulais pas attendre que nos élus agissent», a déclaré Jeronimo aux participants lors d’un événement organisé mardi soir à l’église presbytérienne St Andrew’s, à quelques pas de la Colline du Parlement.
«Nous devions marquer notre présence sur la rivière.»
Le mandat du premier ministre Mark Carney a jusqu’à présent été marqué par sa volonté de mener à bien des projets d’envergure afin de renforcer l’économie canadienne face à l’hostilité commerciale croissante du président américain, Donald Trump.
Le sommet de deux jours qui s’est tenu cette semaine à Toronto — un rassemblement de centaines de dirigeants nationaux et internationaux gérant des actifs s’élevant à des milliers de milliards de dollars — visait à répondre aux inquiétudes concernant le climat d’investissement au Canada.
L'objectif du sommet était de lutter contre la réputation du pays, considéré comme un endroit où il est difficile de générer des rendements, et de la remplacer par un message affirmant que le Canada est ouvert aux affaires.
Les Kataquapits affirment que ce n’est pas le cas — ou, du moins, pas de la manière dont Mark Carney et le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, le prétendent.
«Ils parlent de la région comme s’il s’agissait d’une statistique, d’un chiffre, d’une source de profits», a déploré Jeronimo, assis sur un banc en bois dans la plus ancienne église presbytérienne d’Ottawa, tandis que les participants – pour la plupart non autochtones – quittaient la visite guidée «Together for Nature».
«Mais ce sont les foyers des gens (…) Nous savons ce qui est en jeu. C’est notre avenir qui sera affecté.»
La tournée «Together for Nature», organisée par Ontario Nature et Legal Advocates for Nature’s Defence (LAND), vise à renforcer la solidarité entre les Canadiens autochtones et non autochtones afin de protéger l’environnement et de s’opposer au programme de grands projets d’Ottawa.
Le gouvernement Carney s’est heurté à une vive opposition de la part des dirigeants autochtones l’année dernière, lorsqu’il a fait adopter une loi visant à accélérer la mise en œuvre de grands projets. Les dirigeants des Premières Nations ont averti que son approche accélérée du développement pourrait porter atteinte à leurs droits, et ont accusé le premier ministre de faire fi de leurs préoccupations au profit des investisseurs.
Le message des élus locaux a évolué depuis, mais pas celui des jeunes — qui avertissent que ces projets pourraient causer des dommages irréversibles aux paysages et aux cours d’eau qu’ils connaissent depuis toujours.
Les Kataquapits diffusent ce message à travers la province cette semaine, avec des étapes à Ottawa, Toronto, Kitchener et London. C’est le message qu’ils souhaitent que les participants partagent avec leurs réseaux bien après la fin des événements.
«Tout est une question d’argent (pour Carney et les investisseurs). Ce qui compte, c’est l’argent et ce qu’ils peuvent gagner à court terme, a déclaré Ramon. Mais lorsque les conséquences à long terme se retourneront contre eux et leurs enfants, une fois qu’ils seront dans le monde des esprits, ils regretteront de ne pas avoir fait ce qui était juste.»
Le sommet sur l’investissement a fait l’objet de manifestations organisées par des dirigeants autochtones, des associations écologistes et des responsables syndicaux, qui ont déclaré rejeter l’idée de laisser l’avenir économique du Canada entre les mains de PDG.
«Le Canada devient très doué pour faire chanter la population», avait affirmé Na’Moks, chef héréditaire des Wet’suwet’en, lors d’une de ces manifestations à Toronto, citant l’argument du premier ministre selon lequel le Canada doit mettre en œuvre davantage de grands projets pour se protéger de la politique commerciale prédatrice des États-Unis.
«C’est leur version des faits. Leur version est fausse, tout comme l’est leur conviction que ces projets se réaliseront sans votre soutien, sans notre soutien.»
À l’autre bout du pays, des jeunes déploient des efforts similaires pour exprimer leur mécontentement face aux actions de leurs gouvernements provinciaux et du fédéral.
Katisha Paul, fondatrice et consultante principale de Nepenek et représentante des femmes au sein de l’Union des chefs indiens de la Colombie-Britannique, a qualifié le sommet sur l’investissement de «discours de promotion de l’extraction» et s’est interrogée sur l’«intérêt national» que servent les politiciens et les chefs d’entreprise qu’ils tentent de courtiser.
«À l’heure actuelle, ce ne sont pas les citoyens canadiens, a-t-elle pointé. C’est un banquier assis devant un billion de dollars, qui décide que son propre intérêt national prime sur celui de n’importe quel contribuable. Et il fera tout ce qui est en son pouvoir pour y parvenir.»
Mme Paul a déclaré qu’elle s’inquiétait pour le saumon, les baleines et les terres de ses territoires.
Elle a estimé que le gouvernement fédéral ne consultait pas suffisamment les titulaires de titres et de droits des Premières Nations, qui sont souvent en première ligne pour s’opposer aux projets de développement.
«Partout dans le monde, tout le monde adore l’idée de s’opposer à quelqu’un comme Trump, s'est exclamé Mme Paul. Mais en même temps, à quoi renonçons-nous? Qui en pâtira au final?»
— Avec des informations de Craig Lord
Alessia Passafiume, La Presse Canadienne

