Les femmes immigrantes diplômées ont du mal à faire reconnaître leurs compétences

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Mariam Saran Camara est arrivée au Québec en 2009, venue de Guinée rejoindre son conjoint déjà installé ici. Détentrice d’une maîtrise en économie-gestion, on a non seulement refusé de reconnaître sa formation, mais on ne lui a même pas reconnu un secondaire V complet. Elle a dû consacrer deux mois à le terminer.
Voyant les besoins dans le domaine de la santé, elle a d’abord obtenu un diplôme collégial en technique infirmière, a travaillé quelques années puis est allée à l’université pour devenir infirmière clinicienne. Mère de quatre enfants, elle étudie maintenant à la maîtrise tout en travaillant à temps partiel.
«Le grand défi que j'ai eu à surmonter était mon retour aux études, pour tout recommencer. Plutôt que de refaire les études en économie, j'ai choisi d'aller dans le domaine de la santé. Mais j'avoue que j'ai fait tout ça pendant que j'assumais mes responsabilités familiales, naissances d'enfants et tout ce qui va avec.»
Près de la moitié sont déqualifiées
Elle n’est pas un cas isolé. «Malgré un niveau d’éducation supérieur à la moyenne québécoise, 45,2 % des femmes immigrantes sont déqualifiées, c’est-à-dire qu’elles occupent un emploi exigeant un niveau de qualification inférieur à leur diplomation. Cela a un impact direct sur leur sécurité économique», a expliqué Ruth Sara Monteau au moment du dévoilement d’un rapport sur la situation des femmes immigrantes dont elle était chargée de projet.
La publication du rapport, intitulé «Vers l’égalité des chances», s’accompagne d’une campagne de sensibilisation sous le thème «Qualifiées, mais invisibles» visant à faire connaître la réalité de ces femmes dont le Québec se prive de leurs compétences.
Le rapport, un travail de terrain mené en Montérégie, en Estrie et en Mauricie auprès de femmes immigrantes par le Réseau d’action pour l’égalité des femmes immigrantes et racisées du Québec (RAFIQ), démontre très clairement que «les difficultés vécues ne sont pas individuelles, elles s'inscrivent dans un système», dit Mme Monteau.
«Beaucoup de femmes se retrouvent dans des emplois bien en dessous de leurs qualifications. Elles doivent souvent recommencer des études, multiplier des démarches, sans garantie.»
Impact plus sévère que pour les hommes
Les femmes immigrantes subissent presque systématiquement un impact plus grand que les hommes, explique Yasmina Chouakri, directrice générale du RAFIQ. «Très souvent, c'est l’homme qui a la priorité à l'arrivée pour reprendre des études, pour aller travailler, alors que la femme, surtout quand il y a de jeunes enfants, va systématiquement reculer et mettre de côté tout ce qui concerne la reconnaissance de ses compétences et de ses diplômes.»
La conséquence, habituellement, est que la femme prendra un emploi déqualifiant pour subvenir aux besoins de la famille pendant que le conjoint retourne aux études, que ce soit dans une manufacture ou un restaurant ou autre. Les années passent et quand vient son tour de se qualifier, on lui reprochera ces années passées en dehors du domaine où elle est qualifiée ou elle devra consacrer d’autres années pour, à son tour, refaire son éducation.
Incohérences multiples dans le système
Le problème, c’est qu’il y a déconnexion entre le ministère de l’Immigration, celui de l’Enseignement supérieur, celui de l’Emploi, les institutions d’enseignement et les ordres professionnels parce qu’au départ, les diplômes d’une personne immigrante font partie des critères de sélection du ministère de l’Immigration, souligne Mme Chouakri. «Le fait de ne pas reconnaître des diplômes étrangers alors qu'ils ont été reconnus dans la sélection des personnes immigrantes, il y a quelque chose qui cloche là. Une personne immigrante qui a été sélectionnée sur la base d'un diplôme devrait forcément obtenir une reconnaissance à l'arrivée.»
Les données de recensement démontrent que ces femmes sont en proportion plus diplômées que les femmes nées au Québec, justement à cause des critères de sélection du processus d'immigration qui privilégient des profils fortement scolarisés, mais qui deviennent déqualifiées en arrivant ici.
Universités et ordres professionnels
Yasmina Chouakri pointe du doigt à cet effet les universités au premier chef qui tendent à imposer un parcours beaucoup plus long que ce qui est nécessaire. «Les universités ont un intérêt à récupérer énormément d'étudiants étrangers parce que ça les finance. Elles ne font qu'encourager les personnes immigrantes à retourner sur les bancs d'école. Ça s'appelle une rediplomation. Ce n'est pas une reconnaissance.»
Elle reconnaît que les ordres professionnels, de leur côté, ont «des critères avec lesquels on ne peut pas s'amuser, et puis là-dessus tout le monde est d'accord, par exemple, tout ce qui peut toucher à la sécurité du public, mais effectivement, il y en a qui exagèrent plus que d'autres», dit-elle.
Selon Ruth Sara Monteau, «il faut d’abord simplifier et structurer les parcours de reconnaissance», en faisant valoir la complexité du parcours de l’immigrante diplômée, souvent qualifié de parcours de la combattante, et l’absence totale de coordination entre ministères, établissements d'enseignement et ordres professionnels. «Il faut adapter les politiques publiques aux réalités vécues par les femmes immigrantes. Concrètement, cela veut dire s'assurer que les femmes aient un accès équitable aux mesures de reconnaissance des compétences.»
Exclusion subtile
Hinva Bacha est arrivée d’Algérie en 2022 avec un diplôme d’architecte, un autre en urbanisme après avoir enseigné l’architecture à l’université durant 15 ans. Ici, elle est allée chercher une maîtrise en montage et gestion de projets d'aménagement. «Je suis quand même restée dans mon domaine, l'aménagement, qui comprend l'architecture et l'urbanisme parce que je savais que le parcours pour rentrer dans l'ordre des architectes était laborieux et pas évident.»
«On m’a dit, oui, mais tu ne connais pas les normes de construction ici, mais ça ne me rend pas moins architecte. Et puis, il y a des gens, des techniciens qui s'occupent de ces questions. Mais je me suis renseignée auprès de personnes qui sont venues avant moi, que je connais, et j’ai compris que c'est trop laborieux.»
Et elle subit une forme subtile d’exclusion puisqu’elle n’a toujours pas réussi à accéder à un boulot dans son domaine, celui de la construction. Elle est présentement chargée de projet au RAFIQ. «Les quelques fois où j'ai pu décrocher des entrevues, c'était 'tu es surqualifiée' ou 'tu ne connais pas les normes d'ici'. Et maintenant que j'ai une expérience québécoise en tant que chargée de projet, on me dit 'oui, mais c'est dans le communautaire, ce n'est pas pareil'. Donc jusqu'à maintenant, je n'ai pas pu accéder à ce que je devrais faire normalement comme gestionnaire de projet, dans la construction, dans la gestion immobilière, dans l'aménagement.»
Têtes à claques et Yvon Deschamps
Tout comme Hinva Bacha, Mariam Saran Camara s’est requalifiée dans un domaine qui n’était pas le sien. Elle parlait français en arrivant ici, mais n’était pas familière avec l’accent. «Je regardais les Têtes à claques avec mon mari. Et puis je regardais l'humour d’Yvon Deschamps pour décoder les accents», dit-elle avec le sourire.
Elle dit avoir découvert qu’elle était «dotée d'une détermination personnelle et d'une persévérance que je n'imaginais pas aussi fortes». Et si elle prend aujourd’hui la parole, «c'est aussi pour vous envoyer un message clair: oui, l'intégration peut être difficile, oui, les obstacles peuvent sembler insurmontables. Mais non, ils ne définissent pas votre avenir. Ceux et celles qui sont encore dans cette phase d'adaptation, ne baissez pas du tout les bras. Ayez confiance en votre valeur.»
Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne