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Les cuisines collectives persistent dans leur mission malgré leur sous-financement

durée 04h30
26 mars 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

5 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — Les cuisines collectives implorent Québec de reconnaître leur existence, leurs bienfaits et leur manque criant de moyens.

À l’occasion de la Journée nationale des cuisines collectives, ce jeudi, le Regroupement des cuisines collectives du Québec (RCCQ) demande au gouvernement du Québec de mieux soutenir ses membres, un maillon important du filet social communautaire qui attrape une part des personnes qui échappent au filet social de l’État.

«À tous les ans, à la Journée nationale des cuisines collectives, nos revendications sont souvent les mêmes année après année: nous sommes sous-financés et on demande une reconnaissance à notre juste valeur», explique Julien Baranger, coordonnateur général du RCCQ.

Il y a, au Québec, quelque 1373 cuisines collectives où des gens se rencontrent, parfois une fois par semaine, une fois par mois même, pour cuisiner ensemble, apprendre de nouvelles recettes et socialiser. Certaines œuvrent quotidiennement, mais avec des groupes différents chaque jour. Ce nombre est en croissance, mais d’autres chiffres moins encourageants le sont aussi. Par exemple, en 2025, 80 % des organismes ont dû réduire leurs activités ou en cesser certaines par manque de fonds, 60 % n’ont plus de place pour accueillir de nouvelles personnes et 68 % auraient besoin de personnel supplémentaire pour répondre aux besoins croissants. Ce sous-financement est lui aussi chiffré; il faudrait injecter environ 10 millions $ additionnels à l’échelle du Québec.

«Le gouvernement se déleste»

«De plus en plus, le gouvernement se déleste de plusieurs de ses responsabilités et c'est le communautaire qui le prend à ses frais et à sa charge», dénonce Julien Baranger alors que, justement, la journée nationale des cuisines collectives tombe en plein mouvement de grève du communautaire.

«Le communautaire est à bout parce que de manière générale, en alimentation, en éducation, dans le logement, etc., le communautaire récupère sans cesse les responsabilités du gouvernement qui s'en déleste.»

L’apport des cuisines n’est pas marginal: on parle, sur une base annuelle, de 925 000 repas sains, économiques que les participants – des hommes qui se retrouvent tout à coup seuls, des étudiants, des aînés, des nouveaux arrivants, des travailleurs et travailleuses ordinaires – ramènent chez eux pour se nourrir eux-mêmes et leurs familles. On arrive à sortir des repas à 2 $ pièce dans certains cas.

Complémentarité avec les banques alimentaires

Les cuisines collectives ne sont pas des banques alimentaires. L’achat de nourriture se fait par une mise en commun des fonds, avec l’aide parfois, mais pas toujours, d’une subvention ou de dons de producteurs agricoles et de commerces d’alimentation locaux. Contrairement aux banques alimentaires, elles accueillent tout le monde sans imposer de critères, mais peinent de plus en plus à répondre à la demande.

«Seulement 25 % des personnes en sous-alimentation osent se rendre dans une banque alimentaire. C'est déjà stigmatisant d'avoir faim, mais ça l’est doublement de devoir demander de l'aide en plus, fait valoir M. Baranger. Nous, on récupère énormément de personnes qui n'osent pas profiter d'une charité ou demander de l'aide et préfèrent intégrer un programme où les personnes vont se responsabiliser et se sentir moins jugées.»

Banques alimentaires et cuisines collectives peuvent d’ailleurs être complémentaires, précise-t-il. «Il y a des denrées en banque alimentaire que les personnes ne savent pas cuisiner. Dans une cuisine collective, Il y a de l'éducation populaire où il y a certains légumes ou certains aliments qu'on ne sait pas cuisiner et on va apprendre à le faire.»

Une invention québécoise

Peu de Québécois savent que le concept de cuisine collective est né au Québec il y a plus de 36 ans, souligne M. Baranger.

«C'est vraiment une particularité québécoise, mais c'est comme si on avait une œuvre d'art chez nous et qu'on l’a laissée à la cave par manque de considération, de moyens ou de temps, alors que ça devrait être exposé fièrement. Je suis convaincu que dans une autre région du monde, si ça s'implantait, ça serait pris en charge par les instances publiques et ça serait mis de l'avant. Ce n'est pas le cas au Québec.»

Sherbrooke

Les exemples de ce travail abondent partout au Québec. À Sherbrooke, la cuisine collective Le Blé d’or réussit à tenir quelque 800 cuisines et servir quelque 90 000 repas en partenariat avec une dizaine d’organismes communautaires. «Au-delà de l’aide alimentaire, le Blé d’or est un véritable levier de transformation sociale, explique sa directrice générale, Isabelle Prud’homme. À travers la cuisine collective, l’organisme agit directement sur les causes profondes de l’insécurité alimentaire, de l’isolement et de la perte d’autonomie, en outillant concrètement les personnes pour qu’elles puissent reprendre le contrôle de leur alimentation.»

Saguenay

À Saguenay, le Café communautaire La Téranga soutient particulièrement les personnes immigrantes dans leur parcours d’intégration. Il ne bénéficie d’aucune subvention et s’appuie sur la contribution d’une dizaine de bénévoles. Sa fondatrice et directrice, Khadija Gning, explique que «comme café communautaire ethnoculturel, La Téranga favorise l’inclusion et le sentiment d’appartenance à la terre d’accueil. Notre espace se veut un lieu d’échange inclusif entre les communautés d’ici et d’ailleurs.» Le Café organise des nombreuses activités thématiques, dont des buffets de diversité culinaire.

Gatineau

À Gatineau, Racines des Cuisines Collectives compte quatre employés et des dizaines de bénévoles œuvrant dans une dizaine de projets, dont des jardins communautaires, notamment. Racines a préparé plus de 100 000 portions cuisinées et estime avoir détourné des centaines de tonnes d’aliments encore comestibles qui seraient autrement allés au compost. «Les cuisines collectives sont bien plus que des lieux pour cuisiner: ce sont de véritables milieux de vie qui rassemblent, nourrissent et transforment. Elles contribuent à bâtir des communautés plus solidaires et résilientes, une recette à la fois», explique sa directrice générale, Josée Poirier-Defoy, qui est également présidente du conseil d’administration du RCCQ.

Beauport

À Beauport, dans la région de Québec, la Cuisine collective Beauport a été créée en 1995 par un groupe de femmes qui cherchaient justement à se rassembler pour nourrir leurs familles de façon saine et économique. Aujourd’hui, ses 17 groupes de cuisines collectives répartis dans trois points de service, avec ses six employés et une trentaine de bénévoles, nourrissent 250 participants par mois et servent plus de 35 000 plats cuisinés par année. «Notre organisme, c'est l'organisme des membres, c'est l'endroit où l'on peut se poser et être soi-même. C'est un peu d'espoir dans une vie remplie de difficultés où on peut voir par moments de beaux rayons de soleil éclaircir les périodes plus sombres», raconte sa directrice, Karina Bédard.

Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne

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