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Les banques canadiennes, les fonds de pension et les sous-traitants de l'ICE

durée 15h01
30 mars 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

5 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

OTTAWA — Une enquête menée par l’organisation à but non lucratif Stand.earth révèle que les grandes banques et les fonds de pension canadiens ont versé des dizaines de milliards de dollars à des sous-traitants américains travaillant pour l’agence américaine de contrôle de l’immigration et des douanes (ICE).

Ce groupe de défense de l’environnement a analysé les données financières de la commission des valeurs mobilières des États-Unis (SEC) et de la société privée de données financières LSEG. Il indique avoir découvert que des institutions financières canadiennes ont soutenu, par l’intermédiaire d’investissements, de prêts et d’obligations totalisant environ 35 milliards $ US, de multiples entreprises ayant conclu des contrats importants avec l’ICE pour la fourniture d’équipements ou de services.

Parmi les entreprises ayant bénéficié de ces investissements canadiens figurent: la société d’analyse de données Palantir; les grands sous-traitants de la défense américaine General Dynamics et L3Harris; la société informatique CACI; et le géant des télécommunications AT&T. CoreCivic et Geo Group, qui construisent et gèrent des centres de détention, en ont également bénéficié, mais dans une moindre mesure.

Palantir, fondée par Peter Thiel, un important donateur républicain, fournit à l’ICE des technologies qui l’aident à localiser des individus en vue de leur détention et de leur expulsion.

«Alarmant»

Richard Brooks, directeur financier de Stand.earth, soutient que les Canadiens devraient s’alarmer en apprenant que leurs économies et leurs retraites soutiennent la répression violente de l’immigration et la campagne d’expulsion massive menées par le président américain Donald Trump.

«Nous pensons qu’il est important que les Canadiens sachent que leur argent — leurs économies à la banque, leur prêt hypothécaire ou leur pension durement gagnée — n’est pas de l’argent neutre. Il est en réalité utilisé pour investir et tenter de tirer profit de la violence qui sévit actuellement aux États-Unis», explique M. Brooks à La Presse Canadienne. Il demande au Parlement de tenir des audiences.

Les responsables politiques de gauche ont vivement réagi à l’annonce de ces transactions présumées. Le nouveau chef du NPD, Avi Lewis, souligne que les entreprises canadiennes et les caisses de retraite publiques ne devraient pas apporter leur soutien à «l’arme militaire personnelle de Trump».

«Les Canadiens sont scandalisés par l’ICE, et notre parti a toujours défendu, partout au pays, l’idée que les entreprises canadiennes ne devraient pas faire affaire avec l’ICE, indique M. Lewis lors d’une conférence de presse lundi à Winnipeg. Nous pensons assurément que les fonds de pension canadiens ne devraient pas investir dans l’infrastructure de répression aux États-Unis.»

La députée néo-démocrate Jenny Kwan précise que le rapport de Stand.earth met en évidence la nécessité d’une «plus grande transparence et d’une meilleure reddition de comptes», ainsi que d’une «réévaluation» des cadres éthiques régissant les régimes de retraite publics et les institutions financières.

Stand.earth a suivi de près les finances derrière les projets liés aux énergies fossiles et a vivement critiqué les banques canadiennes pour leur rôle de principaux bailleurs de fonds mondiaux des opérations pétrolières et gazières.

Banques, RPC et la Caisse

Le groupe de défense a rapporté que le Régime de pensions du Canada (RPC), neuf autres régimes de retraite publics et toutes les grandes banques canadiennes ainsi que Desjardins ont investi dans des entreprises qui fournissent des services à l’ICE dans le cadre de contrats de plusieurs millions de dollars.

La plupart de ces contrats ont été attribués depuis 2025 par l’ICE ou le département duquel elle relève, celui de la Sécurité intérieure.

M. Brooks pointe que les banques canadiennes TD, Royale, Scotia, CIBC et BMO ont collectivement fourni à ces entreprises un financement sous forme de prêts et d’obligations d’une valeur de plus de 23 milliards $ US depuis 2020. Les banques, ainsi que la société de services financiers Desjardins, ont ensemble investi au moins 9,8 milliards $ US dans les entreprises liées à l’ICE, précise-t-il.

Les fonds de pension publics ont investi plus de 2,5 milliards $ US dans ces entreprises, indique M. Brooks. Le RPC est de loin le plus gros investisseur, suivi notamment par la Caisse de dépôt et placement du Québec, British Columbia Investment Management et Investissements PSP.

M. Brooks a été particulièrement surpris d’apprendre que le RPC a investi 1,6 milliard $ US dans ces entreprises. Le California Public Employees Retirement System a investi à peu près le même montant.

«Que le RPC investisse à la même échelle que le plus grand fonds de pension des États-Unis dans ces entreprises, cela m’a vraiment stupéfié. Cela m’a fait penser qu’ils ne valent pas mieux que les fonds de pension américains, alors qu’ils devraient être meilleurs, car nous avons des valeurs différentes au Canada», soutient M. Brooks.

Une agence controversée

L’ICE est en proie à la controverse et fait l’objet de poursuites judiciaires en raison des tactiques agressives de ses agents et des violations présumées des droits civils commises lors de la rafle d’un grand nombre d’immigrants en vue de leur expulsion.

Des agents fédéraux ont tué deux citoyens américains dans le Minnesota lors d’une opération de contrôle de l’immigration menée dans cet État. Des dizaines de personnes, dont un Canadien, sont décédées alors qu’elles étaient détenues par l’ICE depuis janvier 2025, date de l’investiture du président Donald Trump.

Les différents fonds de pension et banques n’ont pas souhaité faire de commentaires. L’Association des banquiers canadiens indique que son organisation «ne commente pas les décisions opérationnelles individuelles de ses membres».

Les banques et les fonds de pension sont des entités réglementées par le gouvernement fédéral et le ministre des Finances est directement responsable du RPC.

Interrogé au sujet du rapport, le cabinet du ministre des Finances, François-Philippe Champagne, répond qu’il appartient à ces institutions — qui opèrent en toute indépendance vis-à-vis du gouvernement — de décider de manière autonome de la manière dont elles investissent leurs fonds.

«Les caisses de retraite canadiennes, comme les banques et autres institutions financières au Canada, sont régies et gérées de manière indépendante — et fonctionnent de manière commerciale, sans lien de dépendance avec les gouvernements fédéral et provinciaux», explique le porte-parole John Fragos.

«Leurs stratégies d’investissement leur appartiennent et sont guidées par des conseils d’administration indépendants et professionnels, qui supervisent, entre autres, la gestion des risques et les politiques d’investissement. Les questions relatives aux transactions d’investissement individuelles doivent leur être adressées.»

Il ajoute que le gouvernement fédéral s’attache actuellement à «créer un profil d’investissement national attractif» et à attirer davantage d’investissements privés dans le pays.

Plusieurs contrats

Le gouvernement fédéral lui-même a également attribué des contrats et des subventions à des sous-traitants de l’ICE.

La publication spécialisée The Logic a rapporté que l’entreprise technologique JSI, d’Ottawa, qui fournit des outils d’écoute téléphonique à l’ICE, reçoit 1 million $ de fonds fédéraux pour commercialiser des produits d’intelligence artificielle (IA) destinés aux forces de l’ordre et aux agences de sécurité.

La Défense nationale a attribué à la filiale canadienne de Palantir un contrat de logiciels de 14,4 millions $ en 2020, selon des documents déposés au Parlement l’année dernière.

L’année dernière, de nombreux Canadiens ont été scandalisés d’apprendre que le constructeur automobile Roshel, de Brampton, vendait des véhicules blindés à l’ICE.

L’ICE a également fait la une des journaux au Canada lorsqu’elle a cherché à acheter un bâtiment en Virginie appartenant à la branche immobilière du groupe Jim Pattison pour l’utiliser comme «centre de traitement». L’entreprise canadienne a par la suite déclaré qu’elle ne vendrait pas le bâtiment à l’ICE.

Kyle Duggan, La Presse Canadienne

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