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Le professeur Samuel Veissière se penche sur son essai sur la survie des faibles

durée 14h31
1 janvier 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

4 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — Le besoin de l’être humain de toujours vouloir protéger les personnes plus faibles aurait mené l’espèce humaine à une sorte de vénération du statut de victime.

C’est sur ce sujet que Samuel Veissière, anthropologue et professeur associé au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), a récemment rédigé un essai intitulé «Homo fragilis: Aux origines évolutives de la fragilité humaine», publié aux Éditions Somme toute.

«L’argument central d’“Homo fragilis”, c’est que la grande force d’Homo sapiens, c’est justement la survie des plus faibles, et non des plus forts», déclare M. Veissière.

La volonté de M. Veissière de rédiger cet essai est venue d’une réflexion sur la société d’aujourd’hui et l’idée qu’il y aurait une sorte de «crise de la fragilité» à notre époque.

Son objectif n’était pas de juger, mais de comprendre et de poser un regard anthropologique sur ces mécanismes.

«La fragilité physique et psychique chez l’être humain, c’est une de nos plus grandes forces», dit M. Veissière.

«Je présente un récit qui va un peu à rebours de l'idée de la survie du plus fort, de la domination des faibles par les forts, explique-t-il. J'essaie de démontrer en me basant sur plusieurs études et sur plusieurs modèles de biologie et d'anthropologie évolutive qu'en fait, il y aurait eu plutôt comme une survie du plus faible.»

Les travaux sur lesquels se base l’anthropologue n’ont souvent pas été traduits en français. Avec «Homo fragilis», il a donc voulu vulgariser son argument pour le public francophone.

M. Veissière raconte qu’il peut y avoir un certain piège concernant la fragilité. Il démontre que, pour que l’être humain se sente bien, il a besoin qu’on prenne soin de lui.

«Pour pouvoir survivre, on a besoin que les autres prennent soin de nous, mais, pour qu'on prenne soin de nous, on a besoin d'aller mal», dit-il.

Le professeur Veissière constate dans son essai que, dans de nombreuses cultures et à travers l’histoire, la souffrance a souvent été vénérée, mise en avant, de par l’importance des soins dans la survie de l’espèce. Un schéma que l’on observe toujours à notre époque, notamment chez les groupes d’individus.

«Je pense que c'est toujours jusqu'à un certain point intuitif et tentant d'essayer de se définir par la souffrance, affirme M. Veissière. Les groupes sociaux ont tendance à se définir par leurs souffrances et, malheureusement, ils vont souvent avoir tendance à blâmer l'autre.»

M. Veissière a d’ailleurs consacré un chapitre de son essai à ces questions et a établi un certain lien entre cette victimisation et certaines des pires violences de l’histoire.

«Les pires génocides qui ont été commis invariablement au nom de personnes qui se considéraient comme étant des victimes et qui essayaient donc de protéger leur population contre des menaces qui, malheureusement, ont souvent été fabulées ou alors étaient plus que partiellement fausses», donne-t-il comme exemple.

Les réseaux sociaux, amplificateurs de cette fragilité

«Les réseaux sociaux, ça exacerbe tout ce qu'il y a de pire en fait dans l'être humain, déjà ça exacerbe ce besoin narcissique normal à la base d'être vu, d'être validé, d'être désiré», expose M. Veissière.

Samuel Veissière explique que, même avant l’existence des réseaux sociaux, l’être humain avait déjà un module dans son cerveau qui fonctionnait de façon similaire en estimant notre nombre d'abonnés, de mentions j'aime et l'indice de popularité de telle ou telle personne.

Leur création n’aurait fait, selon lui, que multiplier ces mécanismes.

«La dépendance aux écrans est une épidémie sans précédent. On n'a jamais vu une population où il y a plus de 50 % des gens qui sont alcooliques, accros à la cocaïne», déclare M. Veissière.

Un autre problème soulevé par les réseaux sociaux est, selon l’anthropologue, le manque d'interaction en face-à-face et la façon dont l’être humain se complaît dans une vision du monde qui est basée sur les croyances qu’il a déjà.

«Pour se développer, on a besoin de se confronter à tout un tas de choses qui ne se conforment pas à nos désirs, qui ne se conforment pas à notre attente, y compris les croyances de personnes qui ne se confondent pas avec les nôtres», assure M. Veissière.

M. Veissière indique que les études ont permis de remarquer une très forte atomisation et polarisation des croyances et des visions du monde. La pandémie a considérablement exacerbé ces phénomènes parce que les gens sont encore plus seuls et ont perdu confiance dans les discours des institutions, notamment.

«Au sein de familles, au sein d'un groupe d'amis, des gens refusent désormais de se parler autour de questions de politique, par exemple, parce qu'ils n'ont pas la même vision du monde», conclut M. Veissière à ce sujet.

Des pistes de solution pour la nouvelle génération

Dans son essai, M. Veissière exprime que les enfants de notre époque sont souvent surprotégés. Bien qu’il soit important de veiller sur eux, il faut, selon lui, qu’ils apprennent à voler de leurs propres ailes, à essayer et parfois à échouer.

Interrogé par La Presse Canadienne sur des pistes de solutions qui permettraient de protéger les enfants tout en leur octroyant plus d’autonomie, Samuel Veissière se montre plutôt optimiste.

«Je pense que la bonne nouvelle, c'est qu'il y en a déjà, notamment au niveau de la réflexion que beaucoup de sociétés contemporaines ont sur les réseaux sociaux, déclare-t-il. Interdire les cellulaires à l'école, réfléchir à de bons guides de santé publique pour pouvoir éduquer les parents et les familles sur l'utilisation des écrans avec les enfants, par exemple.»

Pour M. Veissière, les réseaux sociaux contribuent énormément à l’isolement des jeunes et à leur surprotection. Il rappelle néanmoins qu’il existe d’autres facteurs et éléments déclencheurs.

Selon lui, il serait important de communiquer des messages plus positifs et de rappeler que tout ne va pas mal dans le monde. Cela enlèverait un poids anxiogène aux enfants, mais également aux parents qui pourraient être plus enclins à donner plus d'autonomie à leur progéniture.

«Beaucoup d'entre nous, qui avons grandi dans les années 1970, 1980, même au début des années 1990, avons eu accès à beaucoup plus d'autonomie pendant l'enfance. Donc ça, ce serait déjà un gros premier pas», assure M. Veissière.

Anja Conton, La Presse Canadienne

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