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L'Alberta aurait tout intérêt à tirer des leçons du Brexit, selon des experts

durée 11h25
21 juin 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

6 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

CALGARY — Il y a dix ans, le Royaume-Uni votait en faveur de la sortie de l’Union européenne (UE), déclenchant des années de turbulences politiques et de difficultés économiques qui persistent encore aujourd’hui.

Richard Barfield travaillait chez le géant du conseil PricewaterhouseCoopers à l’époque du référendum sur le Brexit, où il conseillait des clients du secteur des services financiers sur les questions de risque et de réglementation. Il se considérait comme étant «raisonnablement bien informé», mais même lui a eu du mal à distinguer les informations fiables dans le débat public.

«Comme beaucoup de gens dans mon milieu, je pensais que le résultat serait le plus judicieux pour l’économie britannique. Avec le recul, je n’ai pas accordé au référendum toute l’attention que j’aurais dû lui accorder à l’époque», reconnaît M. Barfield, aujourd’hui consultant indépendant.

Le divorce chaotique du Royaume-Uni avec l’Union européenne est cité comme un exemple à ne pas suivre pour les Albertains, qui s’apprêtent à voter cet automne pour décider s’ils souhaitent rester au sein du Canada ou organiser un référendum sur la souveraineté à une date ultérieure.

Des experts des deux côtés de l’Atlantique affirment que les Albertains auraient tout intérêt à disposer d’une analyse approfondie et lucide de ce qu’impliquerait réellement une séparation du Canada — bien avant la tenue d'un vote.

M. Barfield se souvient à quel point la campagne en faveur du Brexit avait su jouer sur les «cordes sensibles» et avait qualifié d’alarmistes ceux qui exprimaient des inquiétudes quant aux répercussions économiques.

M. Barfield a fini par se rendre compte que des informations essentielles concernant le référendum ne parvenaient pas au grand public. Il a donc décidé avec un ami de préparer une présentation destinée à leurs proches et voisins, «sans nécessairement défendre un point de vue particulier», mais en exposant des faits et des chiffres concrets. Depuis, il publie sur son site web Brexit FactBase des analyses et des articles retraçant les événements qui se sont déroulés au cours des dix dernières années.

Cette période n’a pas été de tout repos, mais les estimations varient.

Un document de travail publié en novembre dernier par le National Bureau of Economic Research, basé aux États-Unis, a révélé que d’ici 2025, le Brexit aurait réduit le produit intérieur brut du Royaume-Uni de 6 à 8 % par rapport à ce qu’il aurait été si le pays était resté dans l’UE. Les investissements auraient chuté de 12 à 18 %, tandis que l’emploi et la productivité auraient chacun baissé de 3 à 4 %, selon ce document.

«Ces impacts négatifs importants reflètent une combinaison d’incertitude accrue, de baisse de la demande, de temps de gestion détourné et d’une mauvaise allocation accrue des ressources en raison d'un processus de Brexit prolongé», ont écrit les auteurs du document.

Une prévision de 2020 de l’Office of Budget Responsibility britannique a estimé à 4 % la perte potentielle de PIB sur 15 ans par rapport à ce qu’elle aurait été dans le cadre des accords commerciaux existants.

«Dans tous les cas, les chiffres sont colossaux. Et quand on peine à financer les services sociaux, la santé et tout le reste, ces chiffres ont vraiment de l’importance», souligne M. Barfield.

William Bain, responsable de la politique commerciale à la Chambre de commerce britannique, a déclaré que les référendums avaient tendance à devenir «incroyablement polarisés».

Il est bien placé pour le savoir. Il a représenté une circonscription de Glasgow au Parlement britannique sous la bannière du Parti travailliste, qui s’était rangé du côté du «non» lors du référendum sur l’indépendance de l’Écosse de 2014, lequel a finalement été remporté par ce camp. Lors des élections législatives l’année suivante, il a perdu son siège, tout comme 40 des 41 députés travaillistes en Écosse.

Depuis le vote sur le Brexit, M. Bain a acquis une connaissance approfondie des répercussions de la sortie de l’UE en tant que conseiller sur les dossiers commerciaux et économiques dans le secteur privé.

«Ce que nous avons connu il y a dix ans, c’était l’absence d’une analyse commune des faits», soutient-il.

La période entre le vote sur le Brexit et la sortie du Royaume-Uni de l’UE en 2020 a été chaotique, les décideurs politiques se disputant les conditions du divorce, se souvient M. Bain. Il régnait un «tourbillon constant» parmi les entreprises qui tentaient de naviguer au milieu du drame politique qui s’emparait du pays.

«Cela a marqué le début d’un processus de réduction des investissements et des échanges commerciaux, dès ce moment-là, avant même que les termes de l’accord commercial ne soient fixés», indique-t-il.

La Chambre de commerce britannique a calculé que les accords commerciaux signés par le Royaume-Uni depuis le Brexit n’ont permis de récupérer qu’un dixième de la perte de PIB que l’Office of Budget Responsibility avait prédit comme conséquence de la sortie de l’UE.

Des coûts exorbitants

Le gouvernement de l’Alberta a commandé une étude et constitué un groupe d’experts pour évaluer les coûts potentiels d’une sortie de la Confédération.

La première ministre Danielle Smith, qui s’est déclarée favorable au maintien dans la Confédération, a présenté quelques estimations préliminaires lors d’une conférence de presse au début du mois.

Une Alberta indépendante devrait prendre en charge sa part de la dette nationale du Canada, ainsi que les engagements pris auprès de l’OTAN en matière de dépenses de défense et de programmes, tels que la pension de la Sécurité de la vieillesse et l'Allocation canadienne pour enfants.

À cela s’ajouteraient les infrastructures nécessaires à un régime national de retraite, à l’assurance-emploi et au contrôle des frontières. Les accords commerciaux devraient être renégociés. L’Alberta aurait besoin de son propre service postal, ainsi que d’organismes de régulation pour les télécommunications, les chemins de fer et les banques.

Mme Smith a estimé que les coûts de transition pourraient s’élever à environ 400 milliards $, auxquels s’ajouteraient des coûts annuels récurrents compris entre 25 et 50 milliards $.

Les séparatistes ne sont pas d’accord. Selon eux, une Alberta indépendante n’entraînerait pas plus de 5,7 milliards $ de coûts de démarrage et afficherait des excédents dès que les recettes fiscales cesseraient d’être versées à Ottawa.

Lennie Kaplan, ancien cadre supérieur au ministère provincial des Finances, sollicite depuis près d’un an une évaluation économique de la part du gouvernement. Ses demandes d’accès à l’information visant à connaître les estimations établies par son ancien ministère sont restées jusqu’à maintenant sans réponse.

«À l’époque où je travaillais au ministère, nous réalisions de nombreuses analyses de risques. Je trouve un peu déroutant que des travaux préparatoires n'aient pas été effectués plus tôt», déplore M. Kaplan, qui a été directeur général d’un groupe d’experts sur les finances de l’Alberta sous l’ancien premier ministre Jason Kenney.

Entre-temps, M. Kaplan a effectué ses propres calculs. Les chiffres fournis par Mme Smith concernant les coûts de transition et les coûts récurrents correspondent globalement à ses hypothèses, mais il juge que le camp séparatiste ne semble pas avoir pris en compte les coûts liés au commerce et d’autres dépenses.

D’un point de vue économique plus général, M. Kaplan estime que le PIB de l’Alberta subirait une perte de 39,1 milliards $, soit une baisse de 7,2 % par rapport à un scénario de statu quo. Cela se traduirait par une contraction de 4,8 % du revenu disponible des ménages en 2028, qui pourrait être la première année d’une Alberta indépendante. Les coûts commerciaux augmenteraient de 12 %, prévoit M. Kaplan, car les accords actuels devraient être renégociés.

«Ces accords ne seraient probablement pas aussi avantageux que ceux dont bénéficie actuellement le Canada. Cela aurait un impact sur les dépenses de consommation et les investissements des entreprises. Cela créerait de l’incertitude dans l’économie», affirme-t-il.

Lauren Krugel, La Presse Canadienne

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