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Itinérance zéro: le modèle finlandais remis en question

durée 09h05
8 mars 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

9 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

HELSINKI — Vu comme un exemple de réussite dans la lutte à l’itinérance qui pourrait même inspirer le Québec, la Finlande remet en question son modèle axé sur le «logement d'abord».

Les efforts ininterrompus investis depuis plus de 15 ans ont porté fruit, mais le gouvernement de centre-droit veut notamment resserrer les critères d’aide au logement, jugés «laxistes».

Certains vont ainsi cesser de bénéficier de différentes formes d’aide au logement et pourraient finir à la rue, pour quelques mois, puis réintégrer le marché de l’emploi, suggère-t-on au gouvernement finlandais.

Un rapport commandé par le gouvernement et publié en 2023 fixait pourtant comme objectif l’élimination de l’itinérance en 2027, soit un maximum de 300 personnes sans domicile fixe – ce qui est à des années lumière de la situation actuelle au Québec.

Mis en place officiellement en 2008, le modèle finlandais, appelé Housing First en anglais, «logement d’abord», a été salué et étudié de par le monde.

Le maire de Québec, Bruno Marchand, s'en est inspiré en 2021 pour lancer à son tour sa proposition d'itinérance zéro pour la capitale.

La politique de «logement d'abord» de la Finlande établit que la résolution des problèmes de santé d’un individu, dépendance, troubles mentaux, ne doit pas être une condition pour la fourniture d’un logement, mais plutôt que le logement est une condition qui permet de résoudre les autres problèmes d’un individu.

Il y avait plus de 20 000 personnes itinérantes dans ce pays nordique à la fin des années 1990, mais il n’y en avait plus qu’environ 3800 en 2024 qui n’avaient pas de toit permanent sur leur tête, a indiqué un représentant du gouvernement, le député Tere Sammallahti, dans une entrevue avec La Presse Canadienne réalisée à Helsinki, la capitale.

C'est tout de même une première hausse en 12 ans, par rapport aux 3400 de 2023, a déploré Juha Kahila, de la Fondation Y, un organisme qui se consacre au logement social.

Et pour la première fois depuis très longtemps, des locataires finissent à la rue parce qu’ils ne peuvent plus payer le loyer, tout simplement, note-t-il.

Le profil de l’itinérance change donc aussi. Ce ne sont plus seulement des personnes aux prises avec des dépendances ou des problèmes de santé, relève Jenni Pitko, députée du Parti vert, qui forme l’opposition.

La jeune architecte préside le comité sur l’environnement du Parlement finlandais, qui s’occupe de questions sociales telles que l’habitation et l’itinérance, mais aussi la foresterie, la qualité des eaux, l’énergie nucléaire, etc.

«Derrière ces chiffres, il y a de vrais êtres humains, il y a des gens qui souffrent», s’indigne M. Kahila.

M. Sammallahti tient à relativiser cette hausse: techniquement, selon les règles en vigueur en Finlande, une personne qui habite temporairement depuis six mois chez des parents ou des proches est considérée comme un itinérant, même si elle n’est pas à la rue.

«Il y aura une autre hausse en 2025 (une fois les statistiques annuelles complétées), assurément, je connais beaucoup de gens dans le domaine et dans les municipalités et le message qu’on entend est : il y a de plus en plus de gens qui ont besoin d’aide pour une première fois», prévoit M. Kahila, rencontré dans un local d’un vaste espace de cotravail, dans l’agora d'un immeuble très récent de la capitale.

M. Sammallahti est membre du comité sur l’environnement, à titre de député du Parti de la Coalition nationale, la formation de centre-droit qui gouverne le pays depuis avril 2023.

Élu pour la première fois lors de ce scrutin, le gaillard plutôt baraqué, qui a travaillé dans l’immobilier, se qualifie lui-même de libéral campé à droite, favorable au libre-marché.

Il justifie le coup de barre de sa formation en plaidant qu’il faut rétablir l’équilibre budgétaire.

«Nous sommes dans le pétrin actuellement», a-t-il résumé. Sa voix grave résonne sous les hauts plafonds de l’élégante mais bruyante cafétéria du parlement, un bâtiment austère dont la façade est constituée d’une longue colonnade, en plein centre de la capitale.

Pas moins de 15 % des domiciles sont subventionnés en Finlande, précise M. Sammallahti, autant pour aider des personnes itinérantes, que pour des foyers à faibles revenus, des femmes victimes de violence conjugale, etc.

«Nous avons été très laxistes, clairement, on subventionne le loyer de locataires qui n’en ont pas vraiment besoin», a-t-il soutenu, en indiquant que les critères seront resserrés. L’aide au logement est devenue «trop abondante», selon lui.

«Mon parti veut orienter l’aide vers les personnes qui en ont besoin, aînés, personnes handicapées, étudiants, plutôt que des familles qui ont deux parents qui travaillent, sauf pour ceux qui ne gagnent pas assez.»

Il reconnaît que des bénéficiaires actuels des allocations de logement vont souffrir. Mme Pitko, la députée de l’opposition, avance que certains ménages pourraient perdre jusqu’à 300 euros (475 $) par mois en aide.

«Il y aura des défis pour certaines personnes, elles devront trouver des logements plus abordables», admet M. Sammalahti avec candeur.

La Constitution stipule pourtant que les autorités «doivent promouvoir le droit pour toute personne au logement et la possibilité de se loger elle-même».

La Ville de Helsinki a déjà prévu le coup. «On va augmenter le nombre de places (en refuge) et on va surveiller la situation», a fait savoir la vice-mairesse, Maarit Vierunen, au cours d’un entretien à son bureau de l’Hôtel de ville.

L’opinion publique finlandaise est-elle d’accord avec les choix budgétaires du gouvernement?

«Oui et non, certains sont très en colère parce qu’ils touchent beaucoup d’aide, mais si on ne fait rien, on se dirige vers la faillite, et tout sera plus beaucoup plus difficile», dit M. Sammalahti.

Les 307 municipalités et les 21 autorités régionales responsables de la santé et des services sociaux ont aussi vécu au-dessus de leurs moyens, ajoute-t-il.

Et c’est maintenant le moment de s’en remettre au marché pour rétablir un équilibre, soutient le député.

Le parc immobilier de Helsinki compte actuellement 10 000 propriétés invendues et 8000 appartements à louer, les prix baissent «lentement» et la construction stagne depuis trois ans.

Jenni Pitko fait cependant valoir que ces propriétés et appartements sont bien trop chers pour ceux qui ne peuvent plus bénéficier d’un soutien au loyer.

Dans la région métropolitaine de Helsinki-Espoo-Vantaa, le loyer d’un appartement de deux chambres subventionné par l’État est de 18 à 28 % moins cher que dans un appartement privé non subventionné, selon l'office de la statistique de Finlande.

Comme beaucoup de Finlandais, M. Sammallahti est direct et ne met pas de gants blancs.

«Je suis plutôt satisfait de réaligner le secteur immobilier vers le libre marché. Je ne tire aucune joie à ce qu’il y ait des personnes itinérantes ou d’autres personnes qui traversent une période difficile, mais notre pays a trop dépendu des subventions pendant longtemps, près de 20 ans, c’est la réalité.»

Sur un ton calme mais ferme, M. Kahila, de la Fondation Y, s’en insurge.

«Ça nous dit quelque chose sur leur réalité (des élus du gouvernement), ils ne se soucient pas du fait que des gens vont souffrir, mais ils se disent simplement que c’est ce qu’ils doivent faire», se désole le directeur des Affaires internationales de cette organisation, qui fournit de l’hébergement à prix modique depuis maintenant plus de 40 ans.

Mais combien coûte le soutien au logement et la lutte à l’itinérance en Finlande?

M. Sammallahti n’ose pas s’avancer sur un chiffre précis. Il y a trop d’enveloppes budgétaires en cause, allocations de logement, prestations de chômage, financement de refuges, réduction des dépendances, etc.

L’État a versé 2 milliards d’euros par an ( 3,2 milliards $) en suppléments de revenus, qui servent notamment à payer le loyer, et il faut maintenant sortir la hache, laisse-t-il entendre.

Pour atténuer le choc, le gouvernement a débloqué une aide de 10 millions d’euros (15,9 millions $) en 2025 pour l’itinérance de longue durée, a-t-il ajouté.

M. Kahila rappelle que, ironiquement, c’est ce même parti qui, au pouvoir dans les années 2000, avait décidé de miser sur la stratégie du logement d’abord.

«Ils avaient alors lancé quelque chose de révolutionnaire et maintenant, ils veulent reculer», regrette-t-il, tout en concédant que le modèle n’est pas en péril en soi.

Le prochain scrutin de 2027 sera décisif, selon lui. Mais la porte-parole de l’opposition soutient que les dommages sont déjà faits à moyen terme.

Plutôt que cette «thérapie de choc», des mesures graduelles auraient pu être appliquées : il ne fallait pas réduire de façon concomitante à la fois le supplément de loyer aux ménages et la construction de logements sociaux.

«Ce gouvernement a changé les règles de façon telle qu’il sera difficile pour le prochain gouvernement de financer le logement à la même hauteur qu’auparavant», évalue Mme Pitko.

«Les effets de ces changements se feront sentir sur plusieurs années. Donc la situation va empirer durant les 5 à 10 prochaines années.»

Sur le ton posé et serein qui la caractérise, elle ajoute une petite note d’espoir : il n’est pas encore tout à fait trop tard pour renverser la vapeur et annuler les décisions déjà prises.

La population aura aussi à se demander jusqu’à quel seuil la croissance de la population itinérante est tolérable.

À Helsinki, une ville de près de 700 000 habitants, ils étaient 786 à ne pas avoir de domicile à la fin de 2024, une réduction de 53 % depuis 2019, «mais à la fin de 2025, on a enregistré une augmentation», a reconnu la vice-mairesse, Maarit Vierunen.

Pendant des années, les Finlandais n’ont pas eu à être confrontés à des campements comme au Canada ou dans des villes européennes.

Mais quand ils seront témoins du retour des personnes itinérantes, quand l’insécurité s’accroîtra dans les lieux publics, en raison notamment du fléau de nouvelles drogues de synthèse, ou quand les personne sans-abri occuperont les lits des hôpitaux, au moment où le gouvernement tente de réaliser des économies, alors ils tireront leurs conclusions.

«Il y a des conséquences à prendre des décisions, résume M. Kahila. Il y a un lien entre l’itinérance et la sécurité publique. Les gens ont oublié.»

Parlant d’oubli : il rappelle d’ailleurs que le Canada construisait davantage de logements sociaux que la Finlande dans les années 1980, mais qu’après, son pays a repris l’initiative.

Il sait que la situation est complexe au Canada, en raison des divers ordres de gouvernement, mais il faut selon lui «danser sur la même musique», se coordonner.

M. Sammallahti aurait-il des conseils à donner aux pays qui veulent s’attaquer à la crise de l’itinérance?

Le représentant du gouvernement rechigne à jouer au conseiller pour d’autres élus.

«Je suis pour le libre-marché, répète M. Sammallahti une autre fois. Mais je suggère de s’efforcer de déterminer clairement qui a vraiment besoin de l’aide et qui n’en a pas besoin. Il faut se demander quels sont les objectifs de l’aide financière que veut apporter le gouvernement.»

En clair, bien cibler les mesures et définir les résultats escomptés, résume-t-il.

De toute façon, on ne peut reproduire le modèle, convient-on, même à la Fondation Y.

«On peut s’en inspirer, on peut y trouver de bonnes pratiques, mais on ne peut pas copier le modèle finlandais», conclut M. Kahila.

Car ce modèle plonge ses racines dans le passé du pays, quand il avait déjà eu à entreprendre une vaste corvée d’habitation.

Petit cours d’Histoire. En 1944, durant la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique a annexé une partie du territoire finlandais, la Carélie.

Il a fallu loger 400 000 réfugiés qui avaient tout perdu, et l’État a alors joué un rôle essentiel.

«Ça a été le début de cette philosophie voulant que tout le monde mérite son propre logis, car c’est sur cette base qu’on construit toute notre vie. Je pense que certaines personnes l’ont oublié et il faut le rappeler. Nos politiciens connaissent mal notre Histoire.»

Maintenant, à défaut de pouvoir répliquer le modèle, on peut en tirer des leçons applicables, selon M. Kahila.

De un, il faut mettre en place plusieurs solutions d’hébergement, logement subventionné supervisé, appartements réguliers, etc.

Les modèles peuvent être inventifs et variés. Il cite en exemple la Dunn House de Toronto, où un centre hospitalier est responsable d’un HLM pour personnes itinérantes construit sur un de ses stationnements.

Il vante aussi les efforts du maire Bruno Marchand, qu'il a rencontré.

«Chaque pays doit trouver ses solutions.»

La vice-mairesse de Helsinki, Maarit Vierunen, suggère pour sa part une coordination très poussée des différents pouvoirs publics et des administrations, services de santé, services sociaux, sécurité publique, organismes sans but lucratif, etc.

Autre leçon: la normalité. «L’idée de base, c’est la normalité, chaque personne signe un bail, paie un loyer, a des responsabilités comme tout le monde, mais avec du personnel de soutien, une initiation au monde du travail», image M. Kahila.

Dans les immeubles où les résidants sont invités à contribuer aux tâches d’entretien, entre 30 et 40 % des locataires participent, ce qui est considéré comme encourageant.

Dans d’autres complexes, des locataires effectuent des travaux de rénovation, ou encore, gèrent un atelier de réparation de vélos.

Et enfin, leçon essentielle: le refuge ne peut que dépanner, il n’est pas la panacée. «Le refuge n’est pas une solution, il ne fait que gérer l’itinérance et il coûte cher.»

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Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.

Patrice Bergeron, La Presse Canadienne

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