Influenceurs masculinistes: on perpétue la banalisation des violences sexuelles

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Devant la montée des influenceurs masculinistes qui réussissent à rejoindre les jeunes, entre autres avec un discours qui banalise les violences à caractère sexuel, une campagne nationale est lancée jeudi dans les universités et les cégeps pour contrer ce phénomène.
Il s'agit du troisième volet de la campagne intitulée «On s’écoute: le consentement, ça s’apprend», dirigée par la chercheuse et autrice Léa Clermont-Dion. Rappelons qu'une personne sur trois rapporte avoir subi au moins une forme de violence sexuelle depuis son arrivée dans un établissement d’enseignement, selon l’Enquête sexualité, sécurité et interactions en milieu universitaire.
Pour l'instant, il n'existe pas de données empiriques qui démontrent qu'au Québec, il y a une augmentation de l'adhésion des jeunes au discours masculiniste. «Parce que ça n'a pas été une priorité gouvernementale d'étudier cette question dans les dernières années. Donc, on se fie aux données qui viennent d'ailleurs», déplore Mme Clermont-Dion.
«Cependant, on peut observer par l'entremise de nos travaux à l'université ou ailleurs avec des groupes de recherche, une prolifération d'influenceurs masculinistes qui vont cibler ou qui vont atterrir dans l'écosystème numérique des jeunes Québécois. Ça, oui, il y a une augmentation des influenceurs masculinistes qui s'inscrivent plus dans le ''mainstream'' (grand public).»
Pour ceux qui étudient les enjeux reliés au masculinisme, un constat est clair: il y a une montée de la normalisation des discours masculinistes.
«Plus on a des discours masculinistes qui banalisent des violences sexuelles, moins les victimes vont vouloir aller chercher de l'aide, demander qu'on les écoute, essayer d'avoir des processus qui leur conviennent», fait valoir Mme Clermont-Dion. Elle rappelle qu'il existe des «guichets uniques» dans les cégeps et les universités pour les victimes de violence sexuelle qui souhaitent un passage alternatif au criminel pour déposer une plainte.
«On ne peut pas dire que tout le monde qui adhère au discours masculiniste est violent», nuance Mme Clremont-Dion. Toutefois, on minimalise les conséquences de la violence sexuelle et on tend à dénigrer le mouvement MoiAussi. La chercheuse s'inquiète des impacts que cela peut avoir, surtout dans l'intimité des jeunes.
Performance sportive, séduction et faire de l'argent
Comment les influenceurs réussissent-ils à faire passer leurs messages? Le jeune va vouloir aller chercher un gain quelque part. «On observe depuis quelques années des influenceurs qui s'inscrivent plus dans une tendance un petit peu coach: coach de sport, coach de vie. Donc, on va avoir comme objectif de donner le mode de vie ou le guide de l'homme qui va s'émanciper par le sport», explique Mme Clermont-Dion, qui est aussi professeure associée à l’Université Concordia.
L'influenceur va d'abord attirer des fans qui vont aimer son contenu et par la suite, il va passer des messages masculinistes. «On a aussi d'autres types d'influenceurs qui sont peut-être plus dans le giron de comment faire de l'argent», ajoute Léa Clremont-Dion.
Il y a également les coachs de séduction qui sont très populaires. «On va dire aux jeunes hommes comment séduire. Et dans ce type de discours, on va dire à ces jeunes hommes: ''tu ne devrais pas être avec une fille qui a eu plus que cinq fréquentations''. On va avoir un discours de ''slut-shaming'' (stigmatisation sexuelle des femmes).» Ce genre de message rejoint les jeunes, car il répond à des questions de vie pour lesquelles ils cherchent des réponses.
Le populaire influenceur Andrew Tate, dont les vidéos ont été vues des milliards de fois, touche aux trois catégories de coach (sportif, argent, séduction). Ses opinions controversées peuvent donc trouver écho auprès de beaucoup de personnes. Par exemple, lorsqu'il a laissé entendre que le viol conjugal ne devrait pas être considéré comme un viol puisqu'il y a un consentement dans le couple (NDRL: au Canada, depuis 1983 le viol conjugal est criminel).
Désinformation: émasculé en buvant l'eau du robinet
Mme Clermont-Dion souligne que les personnes sur les réseaux sociaux sont d'autant plus vulnérables à la désinformation masculiniste puisque les contenus d'informations des médias sont bloqués sur ces plateformes.
Elle donne un exemple concret de désinformation qui circule dans la manosphère: des vidéos qui affirment que les hommes risquent d'être émasculés s'ils boivent l'eau du robinet parce que les femmes urinent dans l'eau, et donc l'eau du robinet contient de l'estrogène.
D'autre part, 75 % des jeunes Québécois adhèrent à des mythes qui remettent en question la crédibilité des femmes victimes d'agression sexuelle, selon des données de la Chaire de recherche sur les violences sexistes et sexuelles en milieu d'enseignement supérieur de l'UQAM.
«Cette donnée, je la trouve foudroyante, commente Léa Cremont-Dion. Ça me questionne, ça me préoccupe et je me dis qu'on a échoué à un travail d'éducation.»
Pour lutter contre les violences sexuelles dans les milieux d'éducation, une vidéo pour déconstruire les impacts du discours masculiniste chez les jeunes est diffusée à grande échelle dans le cadre de la campagne. Il y a également un guide pédagogique qui a été créé pour les professeurs au secondaire, au cégep et à l'université. Des influenceurs qui parlent aux jeunes participeront aussi en portant le message de la campagne sur leurs plateformes.
La campagne s'inscrit dans le Plan d’action visant à prévenir et à contrer les violences à caractère sexuel en enseignement supérieur 2022‑2027.
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Katrine Desautels, La Presse Canadienne