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Il y a 60 ans, la grève qui a transformé les conditions de travail dans les hôpitaux

durée 10h00
8 août 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

5 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — Il y a 60 ans avait lieu la première grève à l'échelle de la province dans les hôpitaux du Québec. Ce débrayage massif a été déterminant pour les conditions de travail dans le domaine de la santé au Québec et a mené à la toute première convention collective de portée nationale. Les impacts de cette grève se font encore sentir de nos jours.

En 1966, le Québec est en pleine Révolution tranquille. L'État prend de plus en plus de place dans la gestion des soins de santé à une époque où les religieuses sont encore présentes dans ce domaine.

«Il fallait se sortir du giron des religieuses. Plusieurs personnes étaient de cette école: on soigne parce que c'est une vocation. C'est la charité chrétienne. Et tout ça ne nécessite pas une rémunération [adéquate] pour le personnel qui s'occupe des malades. Mais il arrive un moment où, pour organiser les services, [il a fallu] centraliser les négociations pour obtenir gain de cause», raconte Réjean Leclerc, président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS–CSN).

Camille Robert, professeure adjointe au département d'histoire de l'Université de Montréal, abonde dans le même sens. «Les salaires à l'époque étaient très très faibles, même s'il y a un plus grand financement des hôpitaux de la part du gouvernement. On est encore un peu dans cette logique de vocation qui était héritée du temps où les religieuses géraient les hôpitaux», dit-elle.

Au début des années 1960, le droit de grève n'est pas reconnu par le Code du travail. «Il y a un nouveau Code du travail qui est adopté en 1964, qui va justement reconnaître le droit de grève aux employés du secteur public, dont les employés d'hôpitaux, explique Mme Robert. À partir de ce moment, ça devient plus facile d'organiser des grèves parce qu'auparavant, ce sont des grèves qui étaient considérées comme illégales.»

À l'époque, les conditions de travail sont négociées hôpital par hôpital, ce qui entraîne des disparités. «D’un hôpital à l'autre, il va y avoir des différences importantes dans les salaires, dans les avantages sociaux, mentionne Mme Robert. Et donc, la Fédération nationale des services, qui est affiliée à la Confédération des syndicats nationaux (CSN), tente d'avoir une première négociation et une première grève à l'échelle provinciale pour venir uniformiser les conditions de travail. Pour que tous les employés d'hôpitaux finalement aient des avantages et des salaires qui soient relativement similaires.»

La professeure d'histoire explique qu'il y avait un blocage à la table de négociation, surtout de la part des administrations d'hôpitaux, qui étaient regroupées en une association patronale.

À la fin du mois de juin, la Fédération nationale des services soumet à ses membres le vote pour un mandat de grève, et 92 % d'entre eux appuient le moyen de pression.

La grève générale est déclenchée au mois de juillet. Environ 32 000 employés issus de 139 hôpitaux débrayent. «C'est un peu à ce moment-là que le gouvernement provincial va intervenir parce qu'auparavant, il ne s'impliquait pas nécessairement dans les négociations», indique Camille Robert.

Le balbutiement des services essentiels

Dans les archives de journaux, on parle de préoccupations par rapport aux services de santé. Des médecins font notamment des sorties médiatiques pour partager leurs inquiétudes. À certains égards l'histoire se répète, car de nos jours, on entend souvent l'expression «prendre la population en otage» lorsque du personnel de la santé débraye.

«C'est assez différent aujourd'hui, commente Mme Robert. C'est très encadré. Il y a une loi sur les services essentiels qui oblige à donner 90 % de services en temps de grève, environ.» En ce sens, la réglementation ne permettrait pas une grève similaire à l'ère moderne.

«J'ai pu lire qu'il y avait eu certains bris de service, mais qui n’ont pas eu de conséquences», indique Réjean Leclerc. Il explique qu'il y a 60 ans, les grévistes se rendaient disponibles pour dispenser les soins.

«Ça, c'est clairement répertorié dans les résumés syndicaux et dans des articles, affirme M. Leclerc. Ils organisaient les services entre eux. Dans le fond, on voit le balbutiement des services essentiels que les salariés eux-mêmes organisaient en disant: ''pour que la population soit de notre bord, il faut donner un minimum de services pour pas qu'on déclare qu'il y a des morts dans les hôpitaux et que c'est de la faute de la grève et des grévistes".»

Pour tenter de conclure une entente, le premier ministre Daniel Johnson va nommer un médiateur, ce qui fonctionne plus ou moins, selon Mme Robert. Il va alors placer les hôpitaux sous tutelle. «C'est à ce moment-là que l'État va vraiment s'imposer comme employeur et comme négociateur pour mettre fin au conflit», relate la professeure. La grève va durer environ trois semaines et le retour au travail a lieu le 4 août.

Paver le chemin pour d'autres grèves importantes

Par la suite, les enseignants vont faire un peu la même chose de leur côté. «C'est une tendance qu'on voit de plus en plus dans le secteur public où il y a une volonté d'uniformiser et d'améliorer les conditions de travail pour tout le monde», explique Mme Robert.

Les employés d'hôpitaux ont réussi à aller chercher plusieurs gains. D'abord, une augmentation de salaire et aussi l'obtention de la formule Rand. «C'est en fait la cotisation syndicale à la source, plutôt que d'avoir à récolter les cotisations syndicales auprès de chaque travailleur», résume Mme Robert. La cotisation est prélevée directement de la paye et remise au syndicat.

Les employés ont aussi une banque de congés maladie et de meilleures vacances. De plus, l'employeur doit fournir des locaux pour le syndicat d'un hôpital et les élus du syndicat peuvent s'absenter du travail pour réaliser leurs tâches syndicales.

La grève de 1966 dans les hôpitaux du Québec a été déterminante. «C'est une grève qui est relativement méconnue aujourd'hui, mais qui a quand même été assez fondatrice pour la suite», affirme Mme Robert.

C'est un tournant où l'État prend en charge son rôle d'employeur. Il vient uniformiser et rehausser les conditions de travail dans les hôpitaux, et éventuellement dans les écoles, et dans le reste de la fonction publique. «Ça va être des moments assez importants dans les relations de travail. Je dirais même que ça va paver la voie pour d'autres grandes grèves qui ont eu lieu, par exemple les grèves du Front commun en 1972, en 1976, et il y en a eu d'autres après», commente la professeure d'histoire.

Elle rappelle que ces grèves avaient une portée encore plus large, puisqu'elles réunissaient tout le secteur public et parapublic, soit plus de 200 000 travailleurs.

La couverture en santé de La Presse Canadienne est soutenue par un partenariat avec l’Association médicale canadienne. La Presse Canadienne est seule responsable de ce contenu journalistique.

Katrine Desautels, La Presse Canadienne

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