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Finlande: des produits innovants tirés du bois pour inspirer le Québec

durée 09h00
18 avril 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

6 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

JOENSUU — Une batterie de véhicule électrique conçue avec du bois.

Ou plus précisément avec un dérivé du bois, la Lignode.

C’est une innovation venue de la Finlande, un pays nordique avec lequel le Québec a signé l’an dernier un partenariat en foresterie, justement pour apprendre à diversifier l’offre de produits du bois, dans le contexte de la crise des droits de douane américains qui frappe actuellement durement l’industrie ici.

La visite du président finlandais Alexander Stubb ces jours-ci à Ottawa marque d'ailleurs un rapprochement du Canada avec ce pays nordique.

Élaborée à partir de la lignine, un sous-produit qui compose 20 à 30 % de l’arbre et qui actuellement négligé dans la production de la cellulose, la Lignode pourrait remplacer le graphite dans les batteries lithium-ion et sodium-ion et devait à l’origine alimenter le fabricant… Northvolt, bien connu au Québec pour avoir voulu construire une usine, projet qui s’est soldé par un échec retentissant.

Stora Enso, le géant finno-suédois de la foresterie qui mise sur la Lignode, se fait néanmoins rassurant.

«On a plusieurs autres partenaires qui développent des batteries», soutient la cheffe des communications en approvisionnement forêts pour la Finlande de cette multinationale, Satu Härkönen.

L’entretien a lieu à l’heure du déjeuner dans un restaurant libre-service comme on en retrouve beaucoup en Finlande. On se sert soi-même, sauf pour le gruau puisé à grosses cuillères dans une marmite par la caissière.

On est à Joensuu, une ville située à cinq heures de route au nord-est de Helsinki et pratiquement sur la même longitude que … Saint Pétersbourg, en Russie, plein sud en ligne droite.

Joensuu est considérée comme la capitale de la foresterie sur le Vieux Continent, parce qu’elle est le siège de l’Institut européen de la foresterie, mais aussi parce qu’on y retrouve plusieurs entreprises forestières et tout autour, à perte de vue, des étendues de forêts qui sont récoltées selon un quadrillage très précis.

Des millions de tonnes de lignine sont produites chaque année et simplement brûlées comme combustible, alors qu’elle pourrait remplacer dans les batteries le graphite plus polluant, plaide Stora Enso.

Pourquoi combustible?

Parce qu’on ne lui connaissait aucun autre usage pratique, mais aussi parce que la guerre menée par Poutine en Ukraine depuis 2022 a forcé la Finlande à trouver rapidement un substitut pour le pétrole et le gaz que lui fournissait son menaçant voisin russe.

Ce bouleversement géostratégique a donné une impulsion à la recherche sur le bois.

Stora Enso cherche de nouveaux filons depuis longtemps. Son Histoire remonte à … 1288, au Moyen-Âge, en Suède, d’abord dans les mines, bien avant que Jacques Cartier ne lève les voiles vers ce qui deviendra le Canada.

«C’est un gros projet : faire des batteries à partir de la lignine pourrait être bien plus avantageux» que de brûler la lignine, dit Mme Härkönen.

Le tiers de cette matière actuellement utilisé pour chauffer les usines et les villes en Finlande serait redirigé pour assembler des batteries, explique-t-elle.

«Ce n’est pas encore un conte de fées, une ‘success story’, parce que ça reste à commercialiser. Ça s’en vient. C’est actuellement en train d’être testé.»

La «Déclaration d’intention» signée entre Québec et la Finlande l’an dernier veut notamment favoriser les échanges et la coopération concernant les «bioproduits» ainsi que le «marché des produits forestiers».

On est donc en quête de produits innovants qui pourraient s’ajouter au papier, au carton, au bois d’oeuvre.

C’est à la fois une planche de salut pour l’industrie, mais aussi un pari risqué.

Lauri Sikanen, un ardent promoteur de la filière bois en Finlande, le reconnaît et le résume bien.

L’homme à la forte carrure, taillé comme un archétype finlandais, est scientifique principal et gestionnaire à l’Institut des ressources naturelles de Finlande (LUKE).

Il milite pour un rapprochement avec le Québec depuis l’entente signée l’an dernier, alors que la Finlande échange déjà avec l’Ontario et la Colombie-Britannique.

«L’avenir de l’industrie forestière est dans les nouveaux produits», convient-il.

Mais c’est la commercialisation qui est problématique, être précurseur alors que le produit ne trouve pas encore son client.

«Il y a non seulement la Lignode, mais aussi il y a une entreprise qui a déjà conçu des vêtements en cellulose qui sont commercialisés. Mais le marché n’est pas encore là. Le risque est d’arriver trop tôt. On ne pourra pas attendre trop longtemps.»

La Lignode pourrait être autant utilisée pour les batteries de véhicules, que les piles de téléphone, d’ordinateur, etc.

Et à la clé, elle permettrait aux États occidentaux de consolider une filière batterie et ainsi réduire leur dépendance envers le géant chinois, ses terres rares et son industrie manufacturière.

«L’Europe est totalement dépendante de la Chine pour ses batteries», déplore la représentante de Stora Enso.

Il existe une usine de démonstration de Lignode, à Kotka, là où l’entreprise avait ouvert sa première scierie finlandaise en 1872, qui n’est plus en activité aujourd’hui.

Tout un symbole des transformations de l’industrie forestière en plus de 150 ans.

«Il faut fabriquer le produit que les consommateurs veulent», justifie Mme Härkönen.

L’entreprise a ainsi renoncé à la production de papier et s’est convertie au carton, même si une de ses usines produisait la «Rolls Royce des papiers», selon l’expression de la porte-parole, mais «plus personne n’imprime de catalogue».

Le carton, c’est aussi l’avenir, avec le commerce électronique, la multiplication des livraisons à domicile, donc des boîtes. Pour fournir le marché, Stora Enso soutien qu’elle possède l’usine de carton la plus moderne d’Europe.

La compagnie n’en est pas à ses premiers virages et ambitionne de supplanter avec sa gamme de dérivés du bois des produits issus de la pétrochimie, des plastiques, etc.

«Notre objectif est de remplacer les matières fabriquées avec des combustibles fossiles, dit-elle. On fait partie de solutions dans la lutte aux changements climatiques.»

Le visiteur qui séjourne en Finlande remarque des efforts dans les moindres détails.

Même les godets de lait ou de crème à café sont en carton recyclables. Ils ressemblent à des papillotes, au lieu des petits contenants de plastique qu’on retrouve ici.

Dans les matériaux de construction, les Finlandais veulent aussi maximiser le recours à leur ressource privilégiée.

Non loin du centre-ville de Joensuu se dresse une tour de 14 étages. Rien ne permet de deviner qu’elle est en bois.

Cette résidence étudiante a été érigée sans structure de béton ou d’acier, avec des matériaux de Stora Enso.

À titre de comparaison, l’édifice de Fondaction à Québec, construit en bois lamellé-collé, qui avait fait sensation lors de son inauguration en 2010, ne compte que six étages.

«On construit ici avec du bois depuis des milliers d’années», rappelle avec un petit sourire Mme Härkönen, évoquant ainsi l’origine immémoriale des Finlandais.

Partout dans le paysage finlandais on remarque en effet des demeures en bois d’une architecture typique qui font partie du patrimoine du pays.

Avec Lauri Sikanen, on monte dans un chantier forestier au nord de Joensuu, accompagnés de Eero Lukkarinen, un dirigeant de Ponsse, le grand manufacturier finlandais de machinerie lourde.

Ces deux habitués du terrain bavardent pendant que la forêt s’étend de part et d’autre d’une petite route sur des kilomètres et des kilomètres.

Directeur régional de Ponsse pour le Canada, Eero Lukkarinen vient régulièrement au pays et s’est promené partout dans les régions forestières du Québec, à Amos, en Abitibi, ainsi qu’à Saguenay et à Dolbeau-Mistassini, au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Il a ses habitudes quand il vient au Québec et évoque même les hôtels qu’il connaît à Chicoutimi.

M. Lukkarinen pose un regard d’observateur sur le marché québécois et canadien.

Il remarque que «les usines canadiennes se vantent de pouvoir produire rapidement» des volumes impressionnants de planches de «4x8» et se questionne sur ce modèle.

Il compare le marché canadien avec son pays, la Finlande, qui est plutôt en foresterie comme une «échoppe de boucher», selon ses mots.

Comme le boucher qui change sa petite production de variétés de saucisses selon la demande, la Finlande fait davantage de sur mesure, avec des productions plus petites ajustées rapidement selon la demande, image-t-il.

Avec la crise de droits de douane américains qui perdure, le Québec devra-t-il faire un choix sur son modèle de foresterie?

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Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.

Patrice Bergeron, La Presse Canadienne

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