En Lettonie, des civils s’entraînent aux drones pour contrer les menaces russes

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Par La Presse Canadienne, 2026
RIGA — En Lettonie, ou le Canada dirige une mission de l’OTAN, des citoyens s’organisent pour renforcer leur défense face aux menaces croissantes de la Russie. La Presse Canadienne s’est rendue au Drone House, un centre d’entraînement civil à Riga, qui joue un rôle central dans la formation de citoyens au pilotage et à l’utilisation de drones.
Par un jeudi matin d’août, dans une ancienne usine de contreplaqué à la périphérie de Riga, une vingtaine de dirigeants des plus grandes entreprises lettones se retrouvent.
Ces hommes et femmes d’affaires ne sont pas là pour débattre d’opportunités de marché ou de croissance économique. Ils sont plutôt réunis pour apprendre à piloter des drones et s’initier aux dernières technologies de ces engins qui redéfinissent la guerre contemporaine.
«Nous avons la responsabilité de défendre notre pays», explique la femme d’affaires Laura Plica à La Presse Canadienne, en prenant une pause du reste du groupe qui participe à une formation sur un simulateur de pilotage de drone.
La formation a lieu au Drone House de Riga, un centre d’entrainement qui comprend une salle intérieure de 2500 m² et une zone d'entraînement extérieure de 10 000 m².
«Regardez ce qui se passe en Ukraine, si les citoyens n’aidaient pas l’armée, la Russie occuperait le territoire, alors on a la responsabilité d’aider notre armée», au cas où le pire se produisait, ajoute celle qui dirige une entreprise de construction.
Être voisin de la Russie, illustre la femme d’affaires, «c’est comme se tenir à côté d’un singe qui jongle avec des grenades.»
Une image qui traduit les inquiétudes omniprésentes dans ce pays balte, d’autant plus que trois jours plus tôt, l’OTAN avait abattu un drone chargé d’explosif dans l’est de la Lettonie.
Les autorités lettones croient que le drone était un engin ukrainien, dévié dans l’espace aérien letton par brouillage russe.
«La Russie teste nos limites et celles de l’OTAN», explique Maris Bruza, l’un des fondateurs du Drone House.
«Tester nos limites pourrait inclure une opération pour s’enquérir d’une partie de nos terres, juste pour voir comment l’OTAN réagira. Il est donc crucial de s’organiser, comme nous le faisons aujourd’hui.»
Maris Bruza, volontaire de la garde nationale, a cofondé cet ambitieux projet civil, dont l’objectif est de former 50 000 citoyens à l’utilisation des drones, y compris des élèves du secondaire qui bénéficient de formations gratuites.
Une mobilisation citoyenne pour la défense
Parmi ceux qui s’entraînent, Daiga Auzina, une gestionnaire de services financiers avec 20 ans d’expérience, constate avec légèreté et modestie : «J’ai compris aujourd’hui que je ne serai jamais pilote de drone, car cela demande des aptitudes que je n’ai pas.»
Mais elle insiste : «s’investir dans notre sécurité et notre défense doit faire partie de notre réalité.»
«Ce n’est pas réaliste de penser que notre gouvernement prendra en charge tous les aspects de notre sécurité» si le pays est attaqué, explique la femme d’affaires.
Lorsqu’on évoque avec elle la présence des soldats canadiens en Lettonie, l’émotion la submerge. Sa voix se brise et ses yeux s’embuent.
«Je voudrais exprimer ma gratitude aux Canadiens. Je ne peux m’empêcher de pleurer, parce que je crois que c’est tellement formidable que des Canadiens viennent d’aussi loin pour nous aider. Je tiens à remercier le Canada».
Le Canada dirige en Lettonie une mission de l’OTAN qui a pour objectif de «rassurer, dissuader et défendre» les pays baltes.
Mais la situation devient de plus en plus complexe. Cyberattaques, drones armés, sabotages d’infrastructures, campagne de désinformation: la Lettonie est en proie à des menaces hybrides qui brouillent la frontière entre la paix et la guerre.
Des jeunes fabriquent des drones et apprennent à les piloter
Avant de se rendre au Drone House, La Presse Canadienne avait rendez-vous avec le nouveau ministre de la Défense.
Raivis Melnis a été nommé à ce poste en mai dernier pendant une crise politique provoquée par les incursions répétées de drones armés sur le territoire.
Cette crise politique a coûté le poste de la première ministre Evika Siliņa et de plusieurs ministres.
Face aux menaces russes, Raivis Melnis, ancien officier militaire, explique que son pays défend une approche proactive qui implique les jeunes générations.
«Nous avons récemment rétabli la conscription », rappelle-t-il .
Le ministre explique que depuis le 1er septembre 2024, le cours d’«éducation à la défense nationale » est devenu obligatoire dans le cursus scolaire au secondaire.
Le cours de 112 heures qui s’étalent sur deux ans permet aux jeunes de développer différentes compétences militaires et comprend «une formation au pilotage de drones», indique le ministre, dans son bureau situé au centre de Riga.
À une cinquantaine de kilomètres de là, à Murjani, des jeunes volontaires de 16 à 20 ans se préparent à participer à une compétition de pilotage de drone, avec des engins qu’ils ont eux-mêmes assemblés.
La compétition est le point culminant d’un camp de deux semaines auxquels participent des membres de la «Jaunsardzes», la jeune garde nationale.
Alesa Maza, 16 ans, explique qu’il est important d’éduquer les jeunes sur les drones «pour démystifier leur aspect effrayant» et ainsi éviter de paniquer, lorsqu’un drone, par exemple, entre dans l’espace aérien du pays.
«Quelle est la taille du drone? Qu’est-ce qu’il est capable de faire? Quels sont les objectifs qu’on peut atteindre avec ce type d’engin?» et «qu’est-ce que ça signifie quand on abat un drone?», comme l’OTAN l’a fait quelques jours plus tôt.
Une éducation de base est nécessaire pour clarifier ces questions, indique la jeune volontaire à La Presse Canadienne.
Car de toute façon, explique l’adolescente avec lucidité, les drones font de plus en plus partie de notre vie, et «comme on en verra de plus en plus, c’est important de comprendre de quoi il s'agit réellement.»
L’expertise ukrainienne, essentielle à la formation
De retour au Drone House, à Riga, après une visite au camp militaire des jeunes volontaires, La Presse Canadienne constate la présence de soldats ukrainiens sur place. Ces derniers offrent des formations sur l’utilisation des drones intercepteurs, conçus pour détecter, traquer et neutraliser les drones ennemis.
«En ce moment, les Ukrainiens sont les meilleurs au monde, il n’y a aucun doute», affirme Viesturs Silenieks, l’un des quatre fondateurs du Drone House, précisant qu’en matière de défense par drones, «l’expertise et les pratiques les plus avancées viennent d’Ukraine.»
Viesturs Silenieks explique que des membres de son équipe se rendent régulièrement en Ukraine, tandis que des militaires ukrainiens viennent fréquemment au Drone House pour s’entraîner et échanger des informations sur les dernières technologies développées sur le front.
Car, pour de nombreux Lettons, comme Viesturs Silenieks, désormais, la défense n’est plus seulement l’affaire de l’armée : c’est l’affaire de chacun.
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Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.
Stéphane Blais, La Presse Canadienne