Des entreprises canadiennes critiquées pour leurs liens avec l'ICE

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Par La Presse Canadienne, 2026
OTTAWA — Des entreprises canadiennes sont sous le feu des critiques en raison de leurs liens avec le Service de l'immigration et des douanes des États-Unis (ICE), alors que le président américain Donald Trump poursuit une campagne d'expulsion massive visant à évincer un grand nombre d'immigrants.
Le fabricant canadien d'équipements de défense Roshel et les entreprises vancouvéroises Hootsuite et Jim Pattison Group sont publiquement critiqués pour leurs liens avec l'ICE, particulièrement depuis la mort de deux civils par des agents fédéraux au Minnesota.
Immeuble Pattison
Le département américain de la Sécurité intérieure prévoit d'acquérir un immeuble en Virginie appartenant à la branche immobilière du conglomérat vancouvérois Jim Pattison Group afin de l'utiliser comme centre de traitement pour l'ICE.
Le département a adressé mercredi dernier un courrier au service d'urbanisme du comté de Hanover, en Virginie, annonçant son intention d'«acquérir, occuper et réhabiliter» l'entrepôt.
Dans ce courrier, le département précise qu'il prévoit des modifications, notamment des travaux de construction, l'installation d'équipements et la mise à niveau des systèmes de sécurité.
Dans un communiqué de presse publié jeudi dernier, le comté de Hanover a indiqué ne pas être «à l'origine» du projet et avoir été informé par le département de la Sécurité intérieure qu'il disposait de 30 jours pour répondre au courrier.
Le comté a annoncé que son conseil des superviseurs se réunirait cette semaine pour examiner les prochaines étapes. L'ordre du jour de la réunion prévoit une consultation juridique concernant la réglementation d'urbanisme relative aux «usages par le gouvernement fédéral».
Emily Lowan, dirigeante du Parti vert de la Colombie-Britannique, a déclaré sur les réseaux sociaux qu'il fallait boycotter les entreprises du milliardaire Jimmy Pattison en raison de cette vente imminente.
Certains membres de la communauté craignent que cette installation entraîne une intensification des mesures d'immigration locales et une répression accrue des manifestants.
Hootsuite
Selon les registres des marchés publics américains, une autre entreprise de Vancouver, Hootsuite, fournit des services de médias sociaux au département de la Sécurité intérieure, qui supervise l'ICE.
Le contrat entre le département de la Sécurité intérieure et Seneca Strategic Partners, une société basée à New York, porte sur la fourniture de la «plateforme de gestion des médias sociaux Hootsuite et de services d'assistance» et s'élève à 2,8 millions $ US, d'après un site internet des marchés publics du gouvernement américain.
Ce site n'explique pas la nature des liens entre Hootsuite et Seneca, qui se présente comme une entreprise contractante du gouvernement fédéral détenue à 100 % par la nation Seneca.
Un groupe appelé Democracy Rising organisera une manifestation vendredi devant le siège social de Hootsuite à Vancouver, exhortant l'entreprise à «annuler ses contrats et à présenter des excuses publiques».
La PDG de Hootsuite, Irina Novoselsky, a écrit mercredi dans un communiqué que «ce à quoi nous assistons actuellement est inacceptable».
Elle a ajouté que les pertes de vies humaines et la peur ressentie au sein des communautés à la suite des récentes opérations de répression sont «dévastatrices».
«Au-delà de la douleur que nous ressentons personnellement face à la situation actuelle, nous avons également pris en compte les inquiétudes exprimées concernant la collaboration de Hootsuite avec le bureau des affaires publiques de l'ICE», a déclaré Mme Novoselsky.
Elle a précisé que Hootsuite travaille avec des organisations gouvernementales de différents pays et administrations depuis plus de 15 ans, y compris le gouvernement américain.
«Notre collaboration avec l'ICE n'implique en aucun cas le suivi ou la surveillance d'individus à l'aide de nos outils. Toute allégation contraire est fausse et interdite par nos conditions d'utilisation, que nous appliquons rigoureusement», a-t-elle affirmé.
Mme Novoselsky a expliqué que la technologie de Hootsuite «rend les conversations publiques visibles à grande échelle» et «aide les organisations à comprendre ce que disent les gens grâce à des données sociales objectives et authentiques».
«Aujourd'hui plus que jamais, les organisations doivent davantage écouter le public, et non moins, a-t-elle dit. Il est de notre responsabilité de veiller à ce que ces voix restent audibles. Nous travaillons avec un large éventail d'organisations, car l'écoute des conversations réelles permet d'obtenir des informations précieuses qui favorisent de meilleures décisions et une plus grande responsabilisation, sans pour autant cautionner des actions ou des politiques spécifiques.»
Véhicules Roshel
L'ICE a dépensé plusieurs millions de dollars pour une commande groupée de 20 véhicules blindés auprès du fabricant canadien d'armement Roshel.
Cet achat a rapidement suscité des critiques de la part des défenseurs du contrôle des armements et des politiciens canadiens, en raison des allégations de violations des droits de la personne commises par cet organisme.
L'ICE affirme que ces véhicules blindés sont soumis aux dispositions de la loi «Buy American», car ils sont produits aux États-Unis.
Roshel possède plusieurs usines en Ontario et en a ouvert une au Michigan en 2024. L'entreprise avait alors déclaré que les agences américaines de défense et d'application de la loi représentaient la majeure partie de ses commandes.
La coalition «Arms Embargo Now» a diffusé des images et une vidéo auprès des médias montrant prétendument des véhicules Roshel sur les lieux du drame, samedi à Minneapolis, où Alex Pretti a été abattu par des agents fédéraux.
La Presse Canadienne n'a pas vérifié l'authenticité de la vidéo et Affaires mondiales Canada a refusé de commenter, renvoyant les questions à l'ICE et à Roshel.
Réactions des politiciens et des experts
Interrogé sur les critiques adressées aux entreprises canadiennes fournissant des véhicules et d'autres infrastructures à l'ICE, le ministre de la Sécurité publique, Gary Anandasangaree, a indiqué mardi qu'il laisserait «les entreprises canadiennes concernées répondre à cette question».
«De manière générale, des lois encadrent les échanges commerciaux des entreprises canadiennes avec certains pays ou entités. Dans le cas précis des États-Unis, il ne s'agit pas d'une restriction, a précisé M. Anandasangaree. Quant à savoir à qui elles vendent leurs produits, je laisse les dirigeants des entreprises canadiennes répondre à cette question.»
La procureure générale de la Colombie-Britannique, Niki Sharma, a dit lors d'une conférence de presse mardi que les entreprises devraient y réfléchir à deux fois avant de faire affaire avec l'ICE.
«Nous suivons avec effroi ce qui se passe là-bas, a déclaré Mme Sharma. Cela incite les chefs d'entreprise de toute la province, et même de tout le pays, à réfléchir à leur rôle dans la situation actuelle et à prendre des décisions qui n'entraîneraient pas les conséquences que nous observons aux États-Unis.»
Stephen McGill, président et directeur de la création marketing de l'agence de stratégie de marque McGill Buckley, a commenté à La Presse Canadienne que, lorsqu'une entreprise est associée à une controverse, «le silence n'est pas neutre» et est souvent interprété comme une forme d'évitement.
Selon M. McGill, si un décalage existe entre les principes affichés d'une entreprise et le type de personnes avec lesquelles elle fait affaire, «le public le remarquera rapidement et l'entreprise en subira les conséquences».
Il a ajouté que la première obligation d'une entreprise est de clarifier la nature de la relation, ses raisons d'être et ses limites.
«Les dirigeants doivent dialoguer et non se replier sur eux-mêmes, a affirmé M. McGill. Il faut écouter les préoccupations, les reconnaître ouvertement et être prêt à rectifier le tir. Mettre fin à une relation n'est pas un échec, c'est une question de responsabilité.»
— Avec des informations de Kyle Duggan, Marissa Birnie, Nono Shen et de l’Associated Press à Minneapolis
Catherine Morrison, La Presse Canadienne