Cartographie forestière: des solutions finlandaises pour le Québec

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Par La Presse Canadienne, 2026
JOENSUU — Sur un écran une carte apparaît. Sakkari Tikka déplace son curseur et clique sur un tout petit carré.
Un tableau très précis se dessine.
Le sexagénaire sait exactement ce qui doit être fait sur cette parcelle de boisé, la valeur de la récolte, les travaux à exécuter, leur coût, la coupe sélective, etc.
On est pourtant bien assis dans une salle de réunion banale d’un bâtiment anonyme de la ville de Joensuu, au centre-est de la Finlande, à cinq heures de route de Helsinki.
Sakari Tikka est président de l’Association des propriétaires de forêt privée.
Il nous présente le système de cartographie forestière en vigueur en Finlande.
Dans ce pays, la forêt est essentiellement privée, contrairement au Québec.
Pas moins de 600 000 propriétaires se partagent le territoire et son or vert, un puissant lobby.
Ils vendent directement leurs arbres aux entreprises forestière, en fonction de la qualité de la récolte, du cours du marché qui fluctue.
C’est ce qui fait la fierté des Finlandais : chacun est responsable de sa parcelle.
C'est un peu le régime de retraite de ces propriétaires, dont l'âge moyen est de 63 ans, un système qui a besoin de relève d'ailleurs. Une parcelle se vend en moyenne à 6000 euros l'hectare.
«Les Finlandais ne sont pas finlandais s’ils n’ont pas la forêt», plaide M. Tikka.
À preuve ce détail remarquable : dans plusieurs trains, les cabines des toilettes sont même entièrement tapissées d’une illustration en taille réelle d’une forêt.
Le Québec a signé l’été dernier une entente avec ce pays pour mieux apprendre de ses méthodes et pour diversifier les produits du bois, dans le contexte de la guerre commerciale Canada-États-Unis qui frappe durement l’industrie d’ici.
«On a les meilleures données sur la forêt au monde», affirme Satu Härkönen, la cheffe des communications en approvisionnement forêts pour la Finlande de la multinationale Stora Enso, un des trois grands joueurs de l’industrie dans ce pays nordique.
Elle nous donne un exemple.
Avec des drones et des modèles d’intelligence artificielle, on obtient une cartographie «très précise».
Ainsi, on peut suivre l’invasion à distance et presque en temps réel d’un insecte ravageur, le scolyte, dont la progression peut être fulgurante en un été.
Auparavant, les cartes étaient datées de deux ou trois ans, donc les interventions étaient tardives et les propriétaires, qui pour beaucoup vivent en ville maintenant, ne savaient pas que leurs lots étaient attaqués.
Désormais, «on peut reconnaître (l’avancée du scolyte) arbre par arbre», illustre-t-elle.
Ensuite, Stora Enso contacte le propriétaire du lot forestier et lui offre d’aller constater sur place les dommages sur la récolte potentielle.
Mais «c’est un terrain privé, rappelle Mme Härkönen, le propriétaire peut faire ce qu’il veut après».
La propriété privée, c’est la colonne vertébrale du système finlandais, l’État ne possède que 30 % du territoire forestier, surtout dans le nord et dans l’est, alors qu’au Québec, la forêt est en majeure partie publique.
Le chercheur Lauri Sikkanen est un observateur des modèles autant canadiens que finlandais, publics et privés, et il a même travaillé en Russie, un modèle… public.
«Si tout le monde est responsable, personne n’est responsable», a-t-il résumé.
C’est lui qui nous accueille à Joensuu, considérée comme la capitale européenne de la foresterie, en raison de son écosystème, ses centres de recherche, ses usines et la forêt qui est exploitée tout autour.
Il est scientifique principal et gestionnaire à l’Institut des ressources naturelles de Finlande (LUKE).
Le grand gaillard, amateur de pêche et amant de la nature, a d’ailleurs suivi de loin le débat au Québec sur la réforme controversée de la foresterie, le projet de loi 97, que le gouvernement Legault a par la suite abandonnée.
Cette réforme retenait l’esprit de la foresterie intensive telle que pratiquée en Finlande, estime M. Sikkanen, mais il faudrait que le Québec se dote de données plus précises pour la pratiquer, selon lui.
M. Sikkanen milite pour que le Québec, comme d’autres provinces avant, envoie une délégation à Joensuu, avec des représentants de l’industrie, des chercheurs et le ministre des Ressources naturelles et des Forêts.
Le message a d'ailleurs été transmis à Jean-François Simard, qui occupe pour le moment encore ce poste, et celui-ci en a parlé avec le Conseil de l’industrie forestière. À suivre.
Avec M. Sikkanen et un représentant de l’entreprise de machinerie lourde Ponsse, Eero Lukkarinen, on s’aventure en VUS un peu plus au nord de Joensuu pour aller visiter un chantier, à plus de 45 minutes de route en pleine taïga.
Les arbres chétifs, bouleaux et épicéas défilent à toute vitesse tandis que la lueur mordorée du soleil décline déjà en milieu d’après-midi sur le fin couvert neigeux.
Ici et là on aperçoit des quadrilatères où des coupes sélectives ont eu lieu, de l’éclaircissage aussi, pour faciliter la croissance des arbres.
L’arrêt se fait derrière la camionnette Toyota de l’entrepreneur Pasi Heikkinen, attelée à une remorque.
Sa compagnie a été embauchée par la forestière Stora Enso pour faire l’abattage dans cette parcelle d’un propriétaire privé qui a donc choisi de vendre sa récolte à Stora.
On enfile une veste de sécurité et un casque pour aller observer la machinerie en action à proximité.
Simo Hirvonen manœuvre une grosse machine Ponsse appelée Buffalo, un porteur construit en Finlande qui vaut 1 million d’euros et qui empile les rondins sur sa remorque avec sa grue.
Ici, le bois recueilli finira dans quatre usines différentes pour différents usages, planches, copeaux, etc.
Âgé de 23 ans, Simo a été formé trois ans gratuitement, entièrement à la charge du système public, pour devenir opérateur de machinerie forestière. Il a commencé son stage à 16 ans chez Heikkinen et y travaille donc depuis sept ans.
«C’est comme ça qu’on doit former ces professionnels», plaide M. Sikkanen, qui supervise dans certaines provinces canadiennes la mise en place de formations aussi poussées pour les conducteurs.
Pourquoi Simo s’est-il lancé dans cette carrière qui n’est pas si populaire de nos jours? Il coupe le contact et descend de la cabine du Buffalo pour nous parler.
«J’aime les machines», indique-t-il.
La chef des communications en approvisionnement forêts pour la Finlande de Stora Enso, Satu Härkönen, a évoqué les défis de recrutement de l’industrie au cours d’une entrevue à Joensuu.
Peu de jeunes ont envie aujourd’hui de se lever pour aller travailler aux aurores isolés au milieu de la forêt, dit-elle.
«Ce n’est pas très attrayant», reconnaît celle qui a passé toute sa carrière dans l’industrie, comme son père et son grand-père avant elle.
Mais le métier séduit… des «gamers», les amateurs de consoles de jeux, qui retrouvent le maniement des manettes aux commandes des engins.
«On n’accorde jamais assez importance à la formation, juge M. Sikkanen. Si l’opérateur est bien formé, il tire le maximum de sa machine, sans l’endommager.»
«Un travailleur comme Simo est tellement important dans la chaîne de valeurs», renchérit le représentant de Ponsse, Eero Lukkarinen.
À environ 200 m de là, à la limite d'une parcelle déboisée où il ne reste qu'un tapis de branches, une autre machine, une Ponsse Scorpion avec son gros dard, abat et ébranche les arbres en quelques secondes.
Aux commandes, un tout autre profil de chauffeur, Paavo Rämänen, âgé de 68 ans.
Il pourrait être tranquille chez lui à la retraite, mais non. Pourquoi?
«Ça fait passer le temps », répond-il du haut de sa cabine, en sirotant son café dans son gros thermos.
Paavo Rämänen programme sa machine pour abattre, ébrancher et sectionner les arbres au format voulu et c’est parti, il enchaîne les troncs chétifs les uns après les autres.
La journée se termine bientôt pour lui, la pénombre s'installe, les projecteurs de la machine lui donnent un air de cyclope.
La foresterie se pratique à petite échelle en Finlande par rapport au Québec, avec de l'exploitation sur des superficies de 1,5 à 30 hectares. S'il y a des coupes à blanc, elles sont de maximum 2 hectares.
«Ce ne sont même pas des coupes à blanc selon les normes canadiennes», précise M. Sikkanen.
Selon LUKE, l'Institut des ressources naturelles de Finlande, en vertu des données les plus complètes datant de 2023, sur un territoire forestier de 22,5 millions d’hectares, 19,2 millions d’hectares étaient disponibles pour la récolte.
Le potentiel de récolte était de 2,3 millions de mètres cube.
Au Québec, selon les données du Forestier en chef, 23,6 millions d'hectares sont destinés pour l'aménagement forestier.
Le potentiel de récolte, appelée la «possibilité forestière», était évalué à 34,1 millions de mètres cube de bois par an.
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Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.
Patrice Bergeron, La Presse Canadienne