Carney doit être lucide avec la Chine, dit Kovrig, qui avait été détenu par Pékin

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Par La Presse Canadienne, 2026
OTTAWA — Le Canada doit être lucide quant au risque de coercition économique alors que le premier ministre Mark Carney cherche à renouer des liens avec la Chine après des années de tensions politiques et économiques, a déclaré Michael Kovrig cette semaine.
M. Kovrig, ancien diplomate canadien en Chine et aujourd'hui conseiller principal pour l'Asie auprès de l'International Crisis Group, était l'un des deux Canadiens détenus par Pékin pendant près de trois ans.
Alors que M. Carney se prépare à effectuer la première visite d'un premier ministre canadien en Chine depuis près d'une décennie, M. Kovrig a soutenu que M. Carney devait rester ferme sur les intérêts et les valeurs du Canada tout en cherchant à renforcer les liens économiques.
«Il s'agit en fin de compte de préserver vos valeurs et votre intégrité, et d'adopter une approche stratégique qui donne la priorité à vos intérêts nationaux globaux, plutôt que de considérer les relations au cas par cas et accord par accord», a fait valoir M. Kovrig dans une entrevue.
M. Kovrig a ajouté que le Canada devait faire preuve de prudence quant au moment et à la manière de s'exprimer sur la Chine, mais que s'il restait silencieux sur des actes flagrants en échange d'avantages économiques, il permettrait à Pékin de «le conditionner au silence».
«C'est une danse diplomatique très délicate à gérer», a-t-il déclaré.
En 2019, la Chine a détenu M. Kovrig et Michael Spavor pendant plus de 1000 jours en représailles à l'arrestation de la dirigeante chinoise Meng Wanzhou à l'aéroport de Vancouver en vertu d'un mandat d'extradition américain.
M. Kovrig a rappelé que si la visite de M. Carney en Chine pouvait développer le commerce et les investissements dans des domaines tels que l'énergie et les exportations agricoles, elle comportait également des risques. Les secteurs du canola et des produits de la mer subissent les impacts de droits de douane chinois, ce qui, selon M. Kovrig, s'inscrit dans la stratégie chinoise consistant à exploiter l'accès des étrangers à ses marchés.
«Ce n'est pas comme si la Chine avait changé d'un iota son comportement depuis la crise Michaels-Meng, a déclaré M. Kovrig. C'est simplement que les dirigeants et les diplomates canadiens essaient de trouver de nouvelles façons de gérer ce défi.»
Il a ajouté que l'objectif de M. Carney devrait être de quitter Pékin avec une meilleure compréhension mutuelle des domaines dans lesquels le Canada et la Chine peuvent coopérer. Il serait utile, selon lui, que le président Xi Jinping envoie un message interne indiquant qu'il souhaite que son gouvernement supprime les obstacles dans les relations avec le Canada.
«Le succès pourrait se mesurer par une communication plus claire, moins de surprises et des mécanismes permettant de gérer les différends avant qu'ils ne s'aggravent», a déclaré M. Kovrig.
«Ce que Mark Carney tente de faire actuellement, c'est de rétablir les relations personnelles, entre les dirigeants, ainsi que les relations entre ses ministres et tous les autres, afin qu'au moins, si nous avons des désaccords à l'avenir, nous puissions espérer que les Chinois chercheront à les résoudre par la voie diplomatique», a-t-il ajouté.
M. Kovrig a indiqué qu'il serait attentif à tout changement dans les déclarations publiques d'Ottawa concernant la Chine. Cela pourrait inclure un changement dans le langage utilisé par le gouvernement dans sa stratégie Indo-Pacifique, publiée en 2022, qui qualifiait Pékin de «puissance mondiale perturbatrice» dont les valeurs diffèrent de plus en plus de celles du Canada.
En octobre, la ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, a dit avoir demandé à son ministère de mettre à jour la stratégie, affirmant qu'elle ne reflétait plus l'évolution des relations avec la Chine et l'Inde.
M. Kovrig a résumé la stratégie actuelle comme visant à «approfondir les relations avec des pays plus fiables et des partenaires partageant les mêmes idées, qui ne sont pas susceptibles d'essayer d'utiliser le commerce comme une arme ou de prendre d'autres mesures pour contraindre le Canada». Il a dit croire qu'il s'agit de la bonne approche.
Faire pression autrement
M. Kovrig a déclaré que le Canada devrait faire preuve de «discernement» et trouver un équilibre entre ignorer les irritants et «provoquer de manière flagrante» la Chine sans réel avantage.
«Ils pourraient modérer ce que l'on pourrait appeler la diplomatie du mégaphone. Ainsi, ils pourraient être moins virulents dans leurs discours ou leurs déclarations dénonçant le mauvais comportement de la Chine... tout en continuant à faire valoir ces points par une diplomatie discrète», a-t-il indiqué.
Cela pourrait impliquer de faire pression pour obtenir un meilleur traitement des Canadiens détenus et un accès consulaire accru, en particulier pour ceux que la Chine détient depuis des années, comme Huseyin Celil, un citoyen canadien et militant des droits des Ouïghours originaire de Chine, emprisonné dans ce pays depuis 2006.
Cela pourrait également signifier soulever publiquement certaines questions avec les pays partenaires, par exemple par le biais de déclarations communes sur les poursuites engagées contre l'éditeur hongkongais Jimmy Lai, ou de condamnations par le G7 de la Chine pour avoir envoyé à la Russie des marchandises utilisées dans la guerre qu'elle mène actuellement contre l'Ukraine.
M. Kovrig a également déclaré que les libéraux doivent parfois trouver des moyens d'imposer des coûts à la Chine lorsque des «problèmes flagrants» remettent en cause les intérêts du Canada.
Par exemple, a-t-il noté, le renforcement militaire de la Chine autour de Taïwan risque de nuire à l'économie canadienne, qui dépend des voies maritimes autour de Taïwan et de la production de semi-conducteurs de l'île autonome, même si Pékin rejette cette affirmation comme une ingérence dans ses affaires intérieures.
Dylan Robertson, La Presse Canadienne