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«Absence de représentativité»: les femmes revendiquent leur place en IA

durée 09h30
8 mars 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

4 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

MONTREAL — Des femmes qui travaillent en intelligence artificielle avertissent que le manque de présence féminine dans ce domaine peut avoir des conséquences sur le développement de ces outils et leur utilisation.

Catherine Lavoie est étudiante au doctorat en informatique cognitive à l'UQAM. Elle travaille actuellement sur l'importance d'intégrer la diversité culturelle dans l'intelligence artificielle (IA).

Si elle est loin d'être la seule femme à faire de la recherche dans ce domaine, elle remarque toutefois que ses consœurs sont moins présentes dans le secteur privé.

Selon elle, les femmes souhaitent travailler dans ce domaine en plein essor. Elle craint toutefois qu'il soit «difficile d'être prise au sérieux».

Au Québec, un peu moins de 20 % des postes professionnels en intelligence artificielle sont occupés par des femmes, selon des données de TECHNOCompétences datant de 2021.

Face à ce constat, le Conseil du statut de la femme avait proposé des recommandations en 2023 et alerté d'un risque d'inégalité entre les femmes et les hommes en intelligence artificielle si cela continuait sur cette voie.

D'après le Conseil, la participation des femmes en IA est «essentielle parce qu’elles sont davantage susceptibles de prendre en compte les réalités féminines et parce qu’elles composent la moitié de la société que l’IA transforme considérablement».

L'humain derrière les données

En intelligence artificielle, les personnes sont amenées à entraîner des algorithmes et gérer des données.

«Les données, généralement, sont construites par et pour les hommes», explique Mme Lavoie, qui précise que ce n'est pas quelque chose fait consciemment, mais qui a «un impact direct sur les femmes».

Par exemple, si une personne recherche les symptômes d'une crise cardiaque à l'aide d'un outil d'IA, les données ont plus de chance de concerner les symptômes que ressentent les hommes, et pas nécessairement ceux des femmes, illustre-t-elle.

«C'est une absence de représentativité parce qu'il n'y a pas de femme pour dire: "mais attends, nous, on a pris cet ensemble de données là, mais, pour cet ensemble de données là, il n'a pas de représentation"», souligne-t-elle.

«Du moment qu'on est exclues de ces réflexions-là, c'est sûr qu'il y a un impact, parce qu'une personne qui n'a jamais vécu une situation ne peut pas prendre en considération tous les impacts», ajoute Mme Lavoie.

C'est le même constat que tire Frincy Clement, responsable de la branche nord-américaine de l'organisation mondiale à but non lucratif Women in AI.

«Si vous n'êtes pas représentés, vous ne connaissez pas ces anomalies ou ces bruits auxquels vous devez prêter attention lorsque vous travaillez avec les données et les résultats, car vous n'en avez pas conscience, vous ne savez pas», appuie-t-elle.

Marie-Jean Meurs, professeure en intelligence artificielle à l'UQAM, nuance ce lien direct entre les données et la présence ou non de femmes pour entraîner les modèles, soulignant qu'il a de nombreux paramètres à prendre en considération dans le fonctionnement de l'IA.

Toutefois, elle estime que la présence de femmes dans le milieu est importante dans la façon de concevoir «l'entièreté du domaine».

«On sait que ce sont des outils qui sont extrêmement demandeurs en termes d'énergie, qui ont un impact environnemental très mauvais», avance-t-elle.

«On peut se dire que si l'ensemble de la population, et en particulier la moitié de la population que représentent les femmes, était mieux représentée dans les milieux décideurs à ce niveau-là, on aurait peut-être un meilleur comportement face à ces enjeux», précise-t-elle.

Développer un réseau

Pour la Pre Meurs, il est clair qu'il faut plus de femmes sur les conseils d'administration et dans les postes de décision en intelligence artificielle pour espérer un changement.

C'est d'ailleurs la mission que s'est donnée l'organisation Women in AI, qui a démarré ses activités en France en 2017 et qui souhaite augmenter la participation des femmes dans l'IA.

«Nous voulons que les femmes aident les femmes à se lancer dans une carrière dans l'IA ou à progresser dans ce domaine et les aident à développer leurs compétences en matière de leadership», indique Mme Clement.

Elle connaît personnellement l'importance de la création d'un tel réseau, puisqu'elle a elle-même eu de la difficulté à trouver une mentore lorsqu'elle a souhaité faire le saut vers l'IA, après un parcours dans le milieu des affaires et l'obtention d'un baccalauréat en informatique.

La section canadienne de Women in AI a alors vu le jour en 2020. Le groupe propose notamment des conférences, des salons de l'emploi, des cours, du mentorat et des remises de prix.

«Nous sommes en mesure de mettre en avant des femmes qui travaillent dans l'ombre ou derrière les écrans et qui n'ont jamais été exposées au grand jour, afin qu'elles puissent raconter leur histoire», fait valoir Mme Clement.

D'ailleurs, certaines femmes qui ont été mises de l'avant lors de remises de prix de Women in AI ont obtenu des promotions ou accédé à des postes de direction, se félicite-t-elle.

S'il reste encore du chemin à parcourir, Mme Clement a tout de même l'espoir de voir un changement s'opérer en faveur des femmes dans l'IA.

«Au fil des ans, nous avons vu de plus en plus de femmes dans ce domaine par rapport à nos débuts, il y a six ou sept ans», constate-t-elle.

«Auparavant, il était très difficile de trouver des conférencières. Mais aujourd'hui, nous avons trouvé tellement de femmes extraordinaires, peut-être parce qu'elles sont désormais plus visibles», juge-t-elle.

Selon elle, il est toutefois crucial qu'un important changement systémique ait lieu dans le milieu pour y arriver, ce que défend aussi la Pre Meurs, qui estime que les problèmes sont plus liés aux enjeux de pouvoir et financiers que la discipline en elle-même.

Audrey Sanikopoulos, La Presse Canadienne

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