Entrevue
Nicole Juteau: tête-à-tête avec une ancienne agent double

Par Marie-Claude Pilon, Journaliste
En mars dernier, Néomédia publiait une entrevue réalisée avec Nicole Juteau, première femme policière embauchée au Québec par la Sûreté du Québec dans les années 1970. Plus récemment, aujourd'hui retraitée, celle qui a habité longtemps dans la région de Vaudreuil-Soulanges, était de retour dans nos locaux pour se confier sur sa carrière bien remplie.
Quelques années après son embauche, elle a à nouveau brisé le plafond de verre en devenant la première femme agent double au Québec. Issue d'une grande famille composée de quatre frères et trois soeurs, et d'un père pompier, Mme Juteau a grandi en étant sensibilisée à l'uniforme et au respect induit porté à ceux qui le revêtisse.
Demeurant à Montréal-Nord, à l'adolescence, elle accourait sur les scènes d'accident qui survenaient près de chez elle, fascinée par le travail des policiers. « Je pense qu'il y en avait peut-être deux ou trois par jour. Donc, quand j'entendais le boum, tout de suite, moi je courais. Mes soeurs allaient se cacher. J'entendais les sirènes de police et de pompiers. Et moi, je partais à courir et j'allais voir. Et je regardais le travail des policiers. Puis, tu sais, je regardais, je voyais le monde qui était blessé. Puis je voyais que les policiers s'en occupaient. Moi , quand l'accident était terminé, je revenais chez moi. Je n'arrêtais pas de penser à ça. Oh, il va-t-il mourir ou pas? Je me disais que les policiers avaient de la chance de tout savoir et c'est ce qui m'a donné envie d'être policière. »
Si dans le texte du 22 mars 2026, elle racontait comment son chemin vers le métier de policière a été pavé d'obstacles, elle a accepté d'entrer davantage dans les détails.
D'entrée de jeu, elle parle de la réaction de ses parents face à son choix de carrière, plutôt inusité pour l'époque. « Mon père était fier. Ma mère était fière aussi. Mais, par contre, elle était inquiète à savoir si j'aurais de l'emploi. Parce qu'elle, c'était ça qu'elle m'avait dit aussi. Ok. Qu'est-ce tu vas faire après trois ans? Et tout ça. Je me disais, je vais en créer des jobs. Et c'est effectivement ce qui est arrivé.»
À l'époque, raconte-t-elle, il n'était pas nécessaire d'avoir une formation de policier avant l'embauche pour se dégoter un emploi dans un service de police municipal. « Dans ce temps-là, ce n'était pas obligatoire d'être en technique policière pour être policier. Ils embauchaient un policier, un gars, puis on l'envoyait se former à l'École nationale de police. Mais c'est la ville qui payait.»
À sa sortie de L'École nationale de police, deux corps de police acceptaient d'embaucher des femmes en dépit de l'absence de vestiaires ou de toilettes pour la gent féminine dans leurs locaux. Embauchée le 19 juin 1975, elle n'a toutefois pas pu aller sur le terrain avant quelques mois, période pendant laquelle elle était affectée aux enquêtes spéciales.
« On m'avait donné mon insigne de police, mais je n'avais pas d'arme. Des policiers qui travaillaient avec nous ont demandé au directeur si je pouvais aller dans leur escouade pour faire de la paperasse. On m'avait demandé à faire du classement de paperasse parce que c'était une grosse enquête et c'était très secret. Je faisais des copies, mais je ne regardais même pas ce qui passait. J'avais peur de lire ce qui était écrit. Donc, moi, j'ai travaillé pendant à peu près quasiment deux mois avec eux autres. Le jeudi après-midi et le vendredi après-midi, on partait sur la patrouille, parce qu'ils voulaient se défouler eux autres parce qu'ils étaient dans les bureaux. On avait trois véhicules. Moi, j'embarquais comme passager. Mais, on m'avait dit, «Tu n'as pas le droit de montrer ton insigne. » Parce que dans ce temps-là, le jeudi après-midi et le vendredi après-midi, toutes les banques et caisses populaires avaient plein d'argent. Il y avait beaucoup de cambriolages. On recevait la paye le jeudi ou le vendredi. Donc les gens allaient la faire changer en argent comptant.»
Elle conserve de bons souvenirs de ces jeudis et vendredis de patrouille. « Je capotais d'être avec eux autres et de voir ce qu'ils faisaient. Un jour, ils m'ont dit de rester dans l'auto avant de partir à courir dans la banque. Mais, moi, je suis partie à courir en arrière d'eux autres. Ils n'étaient pas contents. Quand ils ont sortis de la banque, j'étais juste à côté de la porte de la banque. Je n'avais ni arme, ni uniforme. J'avais ma plaque, mais je ne pouvais pas la montrer car je n'étais pas assermentée. J'ai fait ça pendant deux mois avec eux et ça m'a donné la piqûre. »
Le 11 septembre 1975, elle était officiellement assermentée par le directeur de la Société du Québec, qui a été le premier à embaucher une femme au Québec. « Il était très avant-gardiste. À l'époque, on entendait souvent que les femmes étaient faites pour être dans la cuisine ou faire des enfants. »
Après avoir commencé à la patrouille, comme le veut le protocole, Mme Juteau a rapidement découvert qu'elle en voulait plus. « Quand tu es agent double, tu es tout le temps sur la ligne, il ne faut pas que tu te fasses d'erreur parce qu'on peut te découvrir n'importe quand. Tu n'es pas armée et en plus, tu portes un genre de bodypack en dessous du bras. Il fallait changer les batteries toutes les deux heures et s'assurer qu'aucun fil ne dépasse. J'avais les cheveux longs. Quand j'avais l'oreillette, j'étais obligée de mettre mes cheveux devant pour ne pas que personne ne voie ce qui se passe ou les fils qui dépassent.»
Elle se souvient notamment d'une fois où elle devait, en tant qu'agente infiltrée, ouvrir la porte aux policiers pour leur permettre d'intervenir. « Ils avaient tous des vestes par balle et des mitraillettes, mais moi rien. Quand j'ouvrais la porte, il fallait que je saute six marches. Je m'étais pratiquée avant, car on ne veut pas manquer notre coup et se faire séquestrer aussi. »
Après six ans en patrouille, où elle était parfois libérée pour des mandats d'infiltration, elle a pu donner son nom pour travailler à l'Escouade alcool-moralité. « Il y avait moi et trois autres policiers qui avaient postulé pour deux postes. Donc, moi, je m'étais préparée au niveau des lois, au niveau de la drogue, au niveau de tout. Puis, c'est vrai, j'ai passé une bonne entrevue. Mais on disait que j'avais eu le poste parce que j'étais une femme. J'ai commencé à travailler avec des gars d'expérience. Et il n'y a personne qui voulait travailler avec moi. Ça, je le savais. Il n'y a personne qui devait travailler avec une femme. Encore. C'était un monde fermé un peu. Il y avait, on était dix en tout de policiers. Donc, j'étais la dixième. Et on travaillait en équipe de deux. Mon sergent qui m'avait embauchée et qui m'a fait venir à la première journée des écoles, il m'a dit, ça va être difficile de travailler avec toi. Il a dit: tu vas travailler trois mois. Après trois mois, je vais te changer de partenaires. »
Fait plutôt inusité: avant d'infiltrer les bars, Mme Juteau n'avait jamais consommé d'alcool, ni même ni les pieds dans ce type d'établissement. « On travaillait surtout à la fermeture des bars parce que tout se passait dans les sous-sols. On buvait du cognac. Je n'ai pas été capable. Je l'ai bu. J'ai fait semblant de le boire. Mais j'avais trouvé un truc. Tu ne peux pas être en boisson quand tu travailles comme agent double. C'est excessivement dangereux. Il dure une courte vie. Tu peux faire un erreur n'importe quand si ton état est altéré.
Pendant 17 ans, Mme Juteau s'est promenée dans la province pour revêtir ses habits d'infiltratrice le soir venu. En même temps, elle menait des enquêtes. « J'ai longtemps fait les deux en même temps.»
Comment gère-t-on cette vie riche en adrénaline au travers de sa vie normale où on doit sortir les vidanges ? « Mon conjoint était policier, ce qui aidait déjà. Je vous dirais que beaucoup de monde dans ma famille savaient que j'étais policière, mais beaucoup ne savaient pas ce que je faisais. Ma mère, je lui ai jamais conté ce que je faisais dans les bars. Elle était déjà inquiète pour moi. Mon père, lui, il savait un peu plus c'est quoi risquer sa vie. »
Maintenant qu'elle a quitté la profession, a-t-elle peur de croiser une des personnes qu'elle a envoyé en prison? «Non, je ne me suis jamais sentie en danger. C'est-à-dire que j'ai fait ma job. Je pense qu'ils savent que j'ai fait ma job. Ils m'ont toujours respectée. Ils m'avaient même donné un surnom.»
Même si elle est aujourd'hui retraitée, Mme Juteau donne des conférences. « C'est vraiment, vraiment le fun. J'en fais dans les écoles. J'en fais peut-être à tous les groupes aussi. J'en ai fait dans les bibliothèques. Les gens adorent les gens. Et puis, je montre des photos de moi déguisée. Oui. Alors ça, les gens adorent. C'est-à-dire, entre une heure et demie, deux heures. Moi, ce que j'ai fait, ces conférences que je donne, surtout dans les écoles, regardez, moi, je ne peux pas être policière. J'ai foncé. Si toi, comme fille, tu veux être une éboueuse, tu as le droit d'avoir un métier, une profession où il n'y a pas beaucoup d'hommes, tu es capable. Les gens intéressés à me recevoir peuvent appeler à la Maison d'édition Druide où une biographie sur mon histoire a été écrite», conclut-elle.
